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PLAIDOYER ET ACTION POLITIQUE SONT INCONTOURNABLES EN JUSTICE SOCIALE – BONNES NOUVELLES DU SUD

PLAIDOYER ET ACTION POLITIQUE SONT INCONTOURNABLES EN JUSTICE SOCIALE – BONNES NOUVELLES DU SUD

VENEZUELA – L’Amérique ou « Les Indes », ou le jour où Miss Mundo leva le poing

Thierry Deronne, avec Neirlay Andrade (AVN) – jeudi 17 janvier 2013, mis en ligne par Thierry Deronne  (Via DIAL et Yves Carrier)

Extrait: «En 13 ans de révolution, la condition de la femme a avancé à pas de géants. « Pas de socialisme sans féminisme » a lancé un jour Chávez. Et ce 10 janvier elles sont là, Miss ou pas, en première ligne.»

Isidro López est un jeune au visage creusé par le soleil et par l’adversité, avec un air de vieux sage. Pour ce paysan venu du Paraguay et qui fend la foule en portant son « mate » (thé) à la main, « le peuple vénézuélien descend dans la rue pour défendre sa révolution ». Puis, rapidement, d’une voix douce : « parce que ce n’est pas sa révolution ; c’est la révolution du continent ». Il y a quelques années il débarquait au Venezuela, postulé par les organisations paysannes de son pays, pour étudier à l’Institut universitaire d’Agro-écologie Paulo Freire (projet initié par Chávez, Via Campesina et les Sans-terre du Brésil). Il reprend la phrase qui court de bouche en bouche : « Nous sommes tous Chávez. Tous les paysans du Paraguay nous appuyons la Révolution bolivarienne ».

Une image invisible dans les médias occidentaux : Caracas, le 10 janvier 2013

Walterio Lanz, lui, a toutes les années de la terre, du « llano » précisément. Né dans l’Orient vénézuélien, il vit sur les rives du fleuve Apure. Visage aimable, barbe blanche, il a semé aux quatre coins du pays. Il marche, attentif à ne piétiner aucune plante, livrant de brèves explications sur leur capacité à pousser malgré les habitants de Caracas. En souriant, il jette un regard à la ronde : « C’est un message fort que les gens envoient au Département d’État des États-Unis. Bien sûr que les idiots de certains secteurs ne comprennent pas ce langage ». Voir des centaines de milliers de personnes déborder l’avenue Urdaneta alors que sur le podium tout au fond, Chávez n’est pas là, ne le surprend pas. Pour lui c’est une preuve de la maturité politique que les Vénézuéliens ont forgée en une décennie. « Le peuple montre la voie. Il a compris et assumé le fond de cette lutte : marcher vers le socialisme. Il n’y a pas d’autre voie. » « Le peuple est sage et patient/Il sait calculer les temps… » Du haut du podium, la chanson d’Ali Primera salue la gigantesque concentration populaire, une des plus massives de l’histoire du Venezuela. Les chefs d’État, les ministres des affaires étrangères de 27 États latino-américains et des Caraïbes sont présents. La Caracas survoltée de ce 10 janvier 2013 rappelle irrésistiblement celle du 13 avril 2002. Le peuple s’était mobilisé pour faire échouer en 48 heures un coup d’État contre Chávez organisé par les médias privés nationaux et internationaux, le patronat, des militaires d’extrême-droite et les experts de la CIA. Ces dernières semaines, l’internationale du Parti de la presse et de l’argent a tenté de rééditer le coup d’État en martelant l’idée d’un « vide de pouvoir ». C’était compter sans un peuple « sage et patient » mais toujours prêt à descendre dans la rue quand il le faut pour défendre son vote.

Ce 10 janvier cette multitude a célébré le premier jour du nouveau mandat de six ans d’Hugo Chávez, réélu en octobre dernier avec 54% des suffrages. La prise de fonctions officielle se fera au terme de sa convalescence comme l’y autorise la Constitution [1]. Mais en voyant ce peuple accompagné par le gouvernement bolivarien et ces chefs d’État venus de toute l’Amérique latine, jurer main levée de mettre en œuvre le programme socialiste sorti des urnes, on sent que le vieux rêve du président – « Chávez ce n’est plus moi, c’est toi enfant, c’est toi, femme, c’est toi paysan, je ne suis plus Chávez, je suis un peuple, carajo ! » – n’est pas si déraisonnable. Même Miss Monde est là, levant le poing. La vénézuélienne Ivian Sarcos est la cible des médias privés (majoritaires au Venezuela) qui ne lui pardonnent pas de s’être libérée de la condition de femme-objet et de prouver qu’on peut être à la fois « Miss Mundo » et citoyenne engagée. En 13 ans de révolution, la condition de la femme a avancé à pas de géants. « Pas de socialisme sans féminisme » a lancé un jour Chávez. Et ce 10 janvier elles sont là, Miss ou pas, en première ligne.

Anita Castellanos n’aime pas qu’on lui parle de « prise de fonctions sans Chávez » ou de « serment symbolique« . Elle a revêtu les trois couleurs de la Patrie et pleure seule au bout du Pont Llaguno. « « Il est ici, tu sais pourquoi ? Parce que chacun de nous sommes lui ; nous l’avons amené là où il est. N’oublie pas que nous sommes plus de huit millions à avoir voté pour lui. Pour nous cet homme a prêté serment depuis longtemps« . Elle vient de Santa Teresa del Tuy et avec la clarté de celle qui a lu et relu la constitution, rappelle que « la souveraineté réside de manière inaliénable dans le peuple ». « C’est le peuple qui décide. L’opposition se trompe : c’est le peuple qui a fait la constitution ». Pour Ana, les défis du mandat 2013-2019 sont la lutte pour les missions sociales et pour préserver les conquêtes sociales. Une pause, un soupir, un geste pour effacer ce qu’elle vient de dire : « le travail, c’est de ne pas laisser mourir cette révolution parce que bien sûr qu’elle existe par Chávez, mais le peuple existe en premier lieu ».

« Lugo, Lugo. Lugo ! ». Fernando Lugo, président légitime du Paraguay, victime il y a quelques mois d’un putsch parlementaire, monte à la tribune : « En voyant toutes ces banderoles qui disent je suis Chávez, je sais que même absent, il est ici, parmi vous, et pas seulement sur ces banderoles mais profondément au cœur de toute l’Amérique latine… Le Venezuela subit une guerre médiatique mais personne ne peut nier le leadership et la victoire écrasante du président Chávez. Il a installé un modèle différent, c’est une personne sensible qui sent ce que sent le peuple, le perçoit et le comprend. Il y a un nouveau paradigme de leadership en Amérique latine, avec un ingrédient principal : les demandes sociales qui furent toujours reportées. On ne peut nier que quelque chose de nouveau est en train de se passer. Le Venezuela changera avec Chávez ou sans Chávez, de même que le Paraguay changera avec ou sans Lugo, ces processus sont irréversibles. »

Carlos Timmerman, ministre argentin des affaires étrangères informe que « la présidente Cristina Fernandez fait route vers La Havane pour y rencontrer le président Chávez. Nous, Argentins, appuyons totalement votre victoire électorale d’octobre. Et nous savons qu’avec votre appui nous récupèrerons les îles Malouines, et que nous vaincrons ensemble le colonialisme. »

Au nom du Président Correa retenu par sa campagne électorale, le chancelier équatorien Ricardo Patiño rappelle que malgré les experts en science politique, « Chávez est passé de 3 600 000 votes en 1998 à 8 000 000 en octobre 2012. Que les ennemis de la démocratie ne s’y trompent pas, les peuples et les pays d’Amérique latine sommes solidaires. ».

Le vice-président du Salvador Sanchez Ceren, candidat de la gauche aux futures présidentielles dans son pays, dénonce « les mensonges des grands médias. Nous devons faire entendre notre voix dans le monde, pour un jour vaincre le mensonge ».

Pour Miguel Díaz-Canel, vice-président du Conseil des ministres de Cuba : « ce ne fut pas facile de construire une révolution, en si peu de temps seul un peuple nourri de son histoire pouvait réaliser autant de conquêtes sociales. L’Amérique latine ne permettra pas une déstabilisation de plus ».

Pour le Président du Suriname Désiré Bouterse, « il n’y a pas que lorsque le soleil brille que nous sommes amis, nous le sommes aussi dans les moments difficiles, nous les pays pauvres d’Amérique centrale, des Caraïbes et d’Amérique latine, réunis par une lutte commune, contre la pauvreté, pour la souveraineté, et nous faisons confiance à Chávez et à son peuple. »

Le président Evo Morales se dit « surpris par le caractère massif de cette concentration et la présence de tant de gouvernements. Nous aimerions, je le dis sincèrement, avoir cette quantité de mobilisation en Bolivie et en Amérique latine. En arrivant ce matin, je me suis rappelé que Chávez nous attendait pour des réunions suivies de réunions, et pour les arepas du petit déjeuner. Aujourd’hui en mangeant l’arepa, je me suis senti de nouveau avec lui. Je me rappelle comment CNN disait que Fidel était mort, et jamais il ne mourait… En Bolivie aussi nous avions des forces armées désidéologisées, qui faisaient peur aux enfants parce que les soldats étaient utilisés pour tuer. Nous avons expulsé les Nord-Américains de notre État-major, comme au Venezuela. Ce qui garantit la révolution bolivienne, ce sont les mouvements sociaux alliés à des forces armées conscientes. Si les images de Bolivar et de Sucre sont dans toutes nos écoles et dans les bureaux de nos mouvements sociaux, l’image de Chávez est dans la conscience de tous les boliviens. Unité au Venezuela, unité en Amérique latine, unité des peuples du monde contre l’impérialisme et le capitalisme ! »

Daniel Ortega, président du Nicaragua : « Je n’oublie pas la phrase de Bolivar qui avouait, amer, au terme de ses batailles, avoir labouré la mer. Aujourd’hui nous pouvons dire à Bolivar, à deux siècles de distance, qu’ici au Venezuela et dans toute l’Amérique latine, Hugo Chávez n’a pas labouré la mer mais les cœurs de nos peuples. Je viens d’une région, le Salvador, le Guatemala, le Nicaragua où des centaines de milliers de vies furent détruites lors des conflits armés. Combien de sang Hugo Chávez n’a-t-il épargné aux vénézuéliens en choisissant la voie électorale pour mener sa révolution ! Ce fut comme défier les lois de la gravitation, nous étions sceptiques, nous pensions au coup d’État contre Allende, mais Chávez a réussi son pari, il a ouvert une nouvelle étape pour les peuples. Les vautours ne se rendent pas compte qu’ici le peuple est plus vivant, combatif que jamais. »

Le soutien des chefs d’État des Caraïbes, ignoré par les médias, parle d’un tournant essentiel dans la politique étrangère du Venezuela qui avant Chávez tournait le dos à ces alliés pourtant si proches. Parmi eux, Ralph Gonsalves, premier ministre de San Vicente et Granadinas : « C’est la plus grande foule que j’ai pu voir dans ma pourtant longue carrière politique. Si l’impérialisme n’a pas reçu le message que lui ont envoyé les élections présidentielles, si l’impérialisme n’a pas reçu le message de l’élection des gouverneurs en décembre, il le recevra aujourd’hui. Chávez est un espoir, en particulier pour les travailleurs, les pauvres, les marginaux, toutes les victimes de discriminations. Nous l’aimons d’une manière qui ne sera jamais vaincue. Il nous a donné PetroCaribe et l’ALBA et a uni l’Amérique latine et les Caraïbes. »

Pour la militante colombienne des droits humains Piedad Córdoba, « c’est un honneur d’être témoin de ce processus impressionnant, merveilleux. Alors que les médias du monde entier veulent faire croire que le Venezuela vit une débâcle, le peuple a démontré dans la rue qu’il n’en est rien et qu’il est capable d’assumer le pouvoir, la continuité institutionnelle est parfaitement assurée. »

En concluant le meeting le vice-président vénézuélien Nicolas Maduro a mis en garde contre les plans d’une extrême-droite toujours prête à exécuter la commande médiatique mondiale de monter des affrontements pour fournir quelques morts aux caméras et déstabiliser le pacifisme électoral des bolivariens. « Les médias du monde entier mentent, mentent et mentent tous les jours en disant que la révolution est finie, nous le voyons bien quand les délégués étrangers débarquent ici la tête pleine de doutes et de préoccupations, et sont surpris de voir qu’ici nous ne nous battons pas entre nous, mais que nous sommes au travail. »

L’Amérique ou Les Indes

Les médias occidentaux qui nous ont refait pendant treize ans un remake de Tintin et les Picaros au lieu de s’intéresser à la démocratie vénézuélienne auraient dû y penser : il est plus difficile d’enterrer un peuple qu’un homme, surtout si ce peuple est plus conscient de jour en jour. Ont-ils cru vraiment à leur Fin de l’Histoire ? Voici nos petits soldats du Parti de la presse et de l’argent cherchant dans une dernière tentative d’arrêter l’Histoire en marche, un cimetière pour y enterrer Chávez, et vite.

On ne pourra pas dire qu’ils n’ont pas essayé depuis longtemps. Les Jean-Pierre Langellier (Le Monde) qui depuis Rio de Janeiro annonçaient la « catastrophe économique » du « Parti unique » ; les Sylvie Kaufman réduisant quelques centaines de milliers de manifestants chavistes à « une petite foule » ; les David Pujadas qui envoyaient tous les soirs Kadhafi et Al-Assad en exil chez-leur-ami-dictateur-du-Venezuela ; les Lamia Oualalou dénonçant la « militarisation croissante du régime » ; les Paulo Paranagua réussissant la performance d’attribuer la création de la Communauté des États latino-américains et des Caraïbes (CELAC) au… Mexique ; les Gérard Thomas réduisant le Venezuela à un « castrisme new look » et à un « néopopulisme socialisant » ; les Caroline Fourest reprochant à Chávez « une vraie passivité envers le trafic de drogue (et ce qu’il génère), une vraie tendresse pour le Hezbollah et plus globalement une politique mégalomane, messianique et clientéliste qui n’a rien de socialiste » et dans le même rayon « bobo de gauche », les Marc Saint-Upéry « surpris par la chute vertigineuse de la popularité de Chávez dont il ne restera au fond qu’un coup de peinture rouge sur le capitalisme ; les Plantu estimant qu’« il n’est pas possible de s’exprimer librement quand Hugo Chávez est président de la République au Venezuela » ; les Jacobo Machover effondrés devant le résultat de la dernière présidentielle – « car c’est le conservatisme le plus rance qui se maintient au pouvoir, ce « socialisme du XXIe siècle » qui n’est, après tout, qu’une pâle copie du castrisme dans une république non pas bananière mais pétrolière » ; les Alexandre Adler et son « gorille bolivarien antisémite qui confisque le pouvoir » pour instaurer « une dictature rouge-brune, étroitement alliée à Cuba »… sans oublier, dernier venu d’une morgue parisienne assumée comme esprit critique, un certain Francois-Xavier Freland que les télévisions invitent à répéter pour qui ne l’aurait pas encore compris que « le Comandante est un bavard égocentrique ».

Après tout le Venezuela réel ne les intéressera jamais. Les Latino-Américains ne servent qu’à satisfaire le besoin interne de se positionner dans l’arène franco-française. Comme à l’époque où les courtisans se pressaient à Versailles pour voir les sauvages emplumés des « Indes Galantes ». Plus qu’un clivage idéologique, c’est un clivage sociologique que ce mépris royal pour les « sauvages » révèle. Ce sont les mêmes « journalistes » qui frappaient sur les doigts des français « ignorants » lorsqu’ils osèrent dire non à un traité libéral européen.

Comment transmettre la ferveur de ce jeudi 10 janvier 2013 à Caracas ? « América Latina », la célèbre chanson de Calle 13 y aide sans doute, accompagnée ici par l’Orquesta Sinfonica Simón Bolívar de la République bolivarienne, exemple de la libération du talent de ceux qui jusqu’ici étaient écartés de la « Culture ». Les derniers vers de la chanson disent en effet : « Ici on partage. Ce qui est à moi est à toi ». S’il est une chose que la plupart des médias français ne comprendront jamais, s’il est un exemple que peuvent offrir au monde les vénézuéliens, c’est que la politique peut être autre chose que le lieu du cynisme, des rivalités de look et du calcul, et qu’elle peut encore être synonyme de solidarité désintéressée.

Au nom de la première république libre des Amériques, Haïti, le premier ministre Laurent Lamothe a rappelé l’aide offerte par le Venezuela : 300 000 personnes alphabétisées, 120.000 mille enfants bénéficiant de l’école gratuite : « C’est pour cette coopération désintéressée que le peuple haïtien aime de tout son cœur le Venezuela. ». Pour José « Pepe » Mujica, le président de l’Uruguay venu lui aussi à Caracas, « personne n’a pratiqué cette solidarité autant que le peuple vénézuélien. Chávez, au moment où nous en avions besoin, s’est souvenu de mon peuple, ne nous a pas tourné le dos et a mis en pratique un type de solidarité qui n’a plus cours dans le monde. Qu’il serait facile d’en finir avec la pauvreté dans le monde ! Mais nous aurions besoin de quelques gouvernants comme lui. »

Caracas, 11 janvier 2013.

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