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DÉVELOPPEMENT INTERNATIONAL PAR ET POUR LES ENTREPRISES

LE CANADA ET LE DÉVELOPPEMENT INTERNATIONAL – L’AIDE PAR ET POUR… LES ENTREPRISES – Hélène Buzzetti   8 décembre 2012  Canada – Le Devoir

Extrait: «Le 7 novembre dernier, le comité parlementaire de la Chambre des communes des Affaires étrangères et du développement international a déposé un rapport intitulé « Stimuler la croissance économique inclusive : rôle du secteur privé dans le développement international ». Dans ce rapport endossé par les membres conservateurs et libéraux, mais rejeté par les néodémocrates, on recommande d’utiliser les entreprises canadiennes actives dans les pays en développement comme canaux de distribution de l’aide étrangère canadienne.»

http://www.ledevoir.com/politique/canada/365918/l-aide-par-et-pour-les-entreprises

Depuis des mois, le gouvernement conservateur de Stephen Harper était accusé de vouloir réorienter la politique étrangère canadienne afin de l’arrimer à ses intérêts économiques, politiques et partisans. Ceux qui y voyaient une simple exagération dans la bouche de militants seront confondus. C’est maintenant le ministre responsable de la Coopération internationale lui-même qui l’affirme. L’aide canadienne envoyée dans les pays pauvres, croit Julian Fantino, devrait rapporter des bénéfices sonnants et trébuchants pour les Canadiens.

Il y a deux semaines, le ministre responsable de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) a prononcé un discours devant l’Economic Club de Toronto faisant l’éloge de la place du secteur privé dans l’aide au développement. Les critiques ont fusé, Julian Fantino a senti le besoin de s’expliquer en entrevue avec le Globe and Mail, et s’il subsistait encore quelque ambiguïté, il l’a dissipée.

« Nous [l’ACDI] faisons partie de la politique étrangère canadienne. Nous avons le devoir et la responsabilité de nous assurer que les intérêts canadiens sont promus. […] Je trouve très étrange que les gens ne s’attendent pas à ce que les investissements canadiens fassent aussi la promotion des valeurs canadiennes, des entreprises canadiennes, de l’économie canadienne et des bénéfices pour le Canada. C’est de l’argent canadien et les Canadiens sont en droit d’en tirer un bénéfice. Et en même temps, on aide ces pays à se sortir de la pauvreté. »

Ce processus de privatisation de l’aide canadienne était intellectuellement commencé avant la sortie de M. Fantino. Le 7 novembre dernier, le comité parlementaire de la Chambre des communes des Affaires étrangères et du développement international a déposé un rapport intitulé « Stimuler la croissance économique inclusive : rôle du secteur privé dans le développement international ». Dans ce rapport endossé par les membres conservateurs et libéraux, mais rejeté par les néodémocrates, on recommande d’utiliser les entreprises canadiennes actives dans les pays en développement comme canaux de distribution de l’aide étrangère canadienne.

Le comité recommande ainsi que l’ACDI se dote d’une position de principes détaillée sur le rôle du privé et qu’elle érige les partenariats public-privé au rang de « mécanisme important de son programme de développement ». Pour ce faire, le comité à majorité conservatrice propose la création d’un bureau interne à l’ACDI chargé d’établir un dialogue avec le secteur privé et qu’un processus à longueur d’année permette aux entreprises canadiennes de soumettre des propositions de partenariats à l’ACDI. On suggère que toute aide de l’ACDI versée à une entreprise soit au minimum égalée par celle-ci. On suggère même que l’ACDI offre des prêts aux entreprises qui voudraient entreprendre des projets de développement sur le terrain.

Le secteur minier

Ce genre d’initiative existe déjà dans le secteur minier. Par exemple, l’entreprise canadienne IAMGOLD, active au Burkina Faso, travaille avec l’ACDI et le groupe d’aide privé Plan Canada pour favoriser la formation professionnelle dans la localité. On offre de la formation en matière de restauration, de transport et… de travail minier. L’ACDI a versé 5,6 millions de dollars sur cinq ans pour ce projet, contre 1,9 million $ du tandem IAMGOLD-Plan Canada.

Personne n’était disponible pour commenter cette semaine, chez Plan Canada, mais dans une récente entrevue, la présidente du groupe, Rosemary McCarney, avait invité à l’ouverture d’esprit. « Ne rejetons pas une idée simplement parce qu’elle n’a jamais été tentée dans le passé. Retroussons-nous les manches, prenons un risque. Donnons une chance à ce projet et documentons les leçons qu’on peut en tirer. » Les critiques, eux, voient dans ce genre d’initiative une façon détournée de subventionner les minières canadiennes. « Ils font des millions de profits. Ils ont les moyens de payer eux-mêmes ces programmes », note un fonctionnaire de l’ACDI qui refuse d’être identifié.

Les membres néodémocrates du comité se sont inscrits en faux devant cette recommandation. « Nous ne sommes pas d’accord avec l’idée que les partenariats public-privé avec des entreprises canadiennes ou étrangères devraient être un élément central du programme de développement de l’ACDI ; il devrait plutôt s’agir d’un complément », écrit le NPD. Le parti s’inquiète d’autant plus de cette orientation qu’elle a déjà été tentée… et qu’elle s’est soldée par une suspension pour cause d’« irrégularités ».

En effet, le Canada s’était doté d’un Programme de coopération industrielle (PCI) il y a quelques années. L’objectif du PCI était de « soutenir la présence responsable et favoriser l’engagement du secteur privé dans les pays en développement afin d’y favoriser une croissance économique soutenue et une diminution de la pauvreté. Pour ce faire, le programme assume une part de certains des coûts associés à l’étude de viabilité d’un investissement, la démonstration et l’adaptation des technologies pertinentes et la réalisation d’activités visant à accroître les avantages économiques, environnementaux et sociaux découlant de cet investissement ».

Ce petit programme (3,9 millions $ en 2011-2012) a été suspendu par le ministre du Commerce international, Ed Fast, en mai dernier après qu’une évaluation a permis de constater des « irrégularités » dans 3,5 % des projets. Une vérification plus poussée a permis de trouver des irrégularités touchant une autre tranche de 5,6 % du budget annuel. De plus, note le NPD, dès 2007, une évaluation interne avait mis au jour « la contradiction entre la capacité du PCI à appuyer le mandat, les priorités et les politiques de l’ACDI et la nécessité de tenir compte des objectifs de rentabilité du secteur privé canadien ». C’est pourquoi le programme avait été transféré au ministère des Affaires étrangères. L’avenir du PCI sera décidé lorsque le rapport d’évaluation final sera achevé, quelque part en mars 2013. Le NPD se demande pourquoi ne pas en attendre le résultat final avant de se lancer tête baissée dans une initiative similaire à plus grande échelle encore.

Perpétuer la domination occidentale

Le directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, François Audet, se montre très critique vis-à-vis de ce tout-au-privé. Il reconnaît que l’éradication durable de la pauvreté passe probablement par le développement économique local, mais pas n’importe lequel.

« Ça maintient le déséquilibre, le rapport de forces entre pays industrialisés et pays pauvres, alors que l’aide internationale vise l’inverse, soit le renforcement des structures locales pour permettre un meilleur équilibre dans les rapports de forces quand vient le temps de négocier, par exemple lors de l’implantation d’une compagnie étrangère pour négocier de meilleurs dividendes. » Ce sont les entreprises locales, et non pas canadiennes ou occidentales implantées dans les pays en développement, qu’il faut encourager, ce que proposait d’ailleurs le NPD dans son rapport dissident.

M. Audet signale aussi les conflits d’intérêts potentiels. Si l’ACDI investit par le truchement d’une minière canadienne, comment pourra-t-elle, par ailleurs, encourager les communautés locales à négocier des redevances minières plus justes ?

C’est la même critique qu’on entend du côté de Mining Watch, un groupe de surveillance du comportement des minières canadiennes dans le monde en développement. « Si un problème survient, et il y en a toujours, la communauté n’aura plus personne vers qui se tourner. Leur propre gouvernement, comme le Burkina Faso, ne les aidera pas. L’entreprise, évidemment, aura ses propres intérêts, et les ONG indépendantes travailleront désormais avec la minière », lance Jamie Kneen, responsable des communications.

M. Kneen soutient que l’industrie extractive ne crée pas de richesse durable. « Elle crée de la richesse pour les actionnaires et une certaine élite locale, mais les petites communautés n’y gagnent rien. Au contraire, elles s’appauvrissent parce que leur environnement est détruit, leur agriculture touchée. » Rappelant le cas de villes minières canadiennes comme Thetford Mines, il lance : « Une fois que la mine cesse de fonctionner, il ne reste rien de toute cette activité économique. »

Retour de balancier

François Audet estime que tout ceci relève d’un mouvement de balancier. De tout temps, les gouvernements oscillent entre offrir une aide internationale désintéressée et présenter à leur électorat une aide économiquement rentable pour les contribuables. Il rappelle que cette privatisation avait été tentée dans les années 1970 et 1980. Il note toutefois que c’est une tendance que l’on remarque davantage dans le monde anglo-saxon. D’ailleurs, le rapport du comité parlementaire soulignait que l’approche pro-privé a été favorisée par USAID ainsi que la Grande-Bretagne.

L’ancien diplomate Gar Pardy, qui a travaillé plus de 30 ans aux Affaires étrangères canadiennes, voit dans cette préférence à l’aide de nos entreprises à l’étranger une tendance plus générale dans l’attitude du Canada face à la communauté internationale. « C’est “Je me fous du monde, je m’occupe seulement de mes intérêts”», dit-il. Il fait ainsi un lien avec le refus canadien de participer aux efforts internationaux de lutte aux changements climatiques ou encore son isolement volontaire sur la question du Moyen-Orient. Le Canada a été un des neuf pays, dont quatre archipels minuscules, à s’opposer à l’octroi d’un statut onusien d’État observateur non membre à l’Autorité palestinienne, mais aussi un des rares pays occidentaux à ne pas avoir cru bon de condamner publiquement la décision d’Israël de construire 3000 logements en territoires occupés en guise de représailles.

« Nous n’arrivons plus à concevoir un objectif international qui dépasse nos intérêts particuliers dans plusieurs de ces domaines. Le monde tente de s’améliorer et nous ne sommes plus un partenaire dans cet effort international. »

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