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LES CRISES À DÉVELOPPEMENT ET PAIX – RÉFLEXIONS – Jules Théorêt

LES CRISES À DÉVELOPPEMENT ET PAIX – RÉFLEXIONS – Jules Théorêt 29 nov.

Extrait: «Sur quels principes se baser pour résoudre la crise? 1) respecter la mission de Développement et Paix; 2) se laisser guider par l’option préférentielle des pauvres; 3) Développement et Paix est un organisme démocratique de laïcs, un organisme responsable»

Membre de Développement et Paix

Que se passe-t-il à Développement et Paix? Quelle est l’ampleur de la crise? Pourquoi une telle crise? Comment en est-on arrivé là?

À toutes ces questions, il n’est pas facile d’y répondre. Pour saisir toutes les nuances, il faut beaucoup d’expérience comme membre de l’organisme. Je suis fortement impliqué depuis de nombreuses années dans Développement et Paix. Dans les années 1968 à 1974, j’ai agi surtout dans la promotion de la campagne carême de partage dans la région de Lachute. Puis, je me suis réimpliqué à partir de 1987 jusqu’à aujourd’hui. Donc, plus de 30 ans. Cette implication s’est faite à plusieurs niveaux : comme président de l’équipe locale de la région de Saint-Eustache. Aussi comme président du conseil diocésain durant près de 20 ans. Puis comme formateur pour les campagnes d’automne. J’ai participé à deux stages d’immersion au Mexique et au Paraguay-Pérou auprès de nombreux partenaires. J’ai aussi participé à de nombreuses sessions de formation des leaders. J’ai aussi été délégué à pas moins d’une quinzaine d’assemblée régionale Québec-Nouveau Brunswick. J’ai même présidé à deux reprises ces m êmes assemblées régionales.

Fort de toute cette expérience et surtout de nombreuses conversations avec d’autres membres de Développement et  Paix, voici ma lecture de la situation actuelle vécue  à Développement et Paix. Je le fais avec une peur bleue et des tripes qui me font mal. Mais ma conscience me fait un devoir de le faire.

Incontestablement, c’est la crise la plus profonde et la plus aigue que j’aie connue.  On a déjà eu des crises dues soit à une direction générale mal adaptée, soit à des allégations de biais marxiste, soit  à des congédiements d’employés, soit  à une baisse de la collecte de fonds devant entraîner des coupures tant chez nos partenaires que dans le personnel. Mais actuellement, cette crise est d’une toute autre ampleur. Voyez :

 

A)    Une crise qui dure

  1. a.      D’abord, elle dure depuis longtemps et  elle s’amplifie à chaque nouvelle étape. Il y a d’abord eu la dénonciation par LifeSiteNews au sujet d’un partenaire du Mexique qui oeuvrait pour la défense des droits humains et des droits des femmes. Certains évêques ont alors retenu des sommes dédiées à Développement et Paix. Par  la suite, une enquête des évêuqes canadiens a démontré la fausseté de telles accusations. Ça a commencé au début de 2009.
  2. b.      Puis, il y a eu un autre épisode où un évêque a exigé qu’un invité du Sud soit retourné chez lui  sans  qu’il puisse donner son témoignage. C’était à l’hiver 2011. La personne concernée venait du partenaire du Mexique.
  3. c.       À l’hiver 2012, les coupures de l’ACDI, coupures de 5.3 millions, soit autour de 25% du budget de Développement et Paix sont venues exacerber les tensions. Ces coupures, à la fois dans le personnel de Développement et Paix et chez nos partenaires ont fait très mal. Certains trouvaient que la réaction de la CÉCC envers le gouvernement Harper fut très timide à cette occasion.
  4. d.      Maintenant à l’automne 2012, encore un petit groupe d’évêques canadiens imposent leurs désirs à Développement et Paix en demandant que la campagne prévue soit révisée dans ses moyens d’action. On n’a absolument pas suivi les canaux de dialogue prévus dans de telles circonstances.

 

B)    C’est une crise sur fond de tutelle de la part des évêques

  1. a.      Depuis la fondation de Développement et Paix en 1967, les statuts et règlements prévoyaient une grande autonomie à l’organisme catholique qui était dirigé par un conseil national composé en grande majorité par des laïcs avec deux évêques nommés à ce même conseil par la CÉCC.
  2. b.      Jamais auparavant n’avait-on vu les évêques menacer l’organisme soit par chantage ou par tutelle déguisée. Maintenant, c’est le cas avec l’épisode LifeSiteNews, le rapatriement de l’invité du Sud et l’annulation de la campagne de pétitions au sujet des nouvelles orientations de l’ACDI.

 

C)    C’est une crise sur fond de déni de la démocratie

  1. a.      Depuis plus de 30 ans, Développement et Paix développe un membership fort. On veut donner une plus grande place décisionnelle aux membres : assemblées régionales, assemblées d’orientation, consultation sur la gouvernance.
  2. b.      Avec les coupures de l’ACDI, on a assisté à un consensus jamais atteint partout au Canada, dans toutes les assemblées régionales. Ce consensus était à l’effet de dénoncer fermenent les coupures de l’ACDI, de dénoncer les nouvelles orientations du gouvernement Harper quant au développement  international. Ce consensus exigeait de surseoir aux coupures de personnel  afin que tous, membres et personnel permanent, s’attèlent à la tâche de la dénonciation, du recrutement de nouveaux membres et de la promotion d’un effort accru quant à la collecte de fonds.
  3. c.       Quel ne fut pas l’étonnement de tous de voir ces consensus être allègrement foulés du pied :
    1.                                                               i.      On ne voulait aucune coupure de personnel et voilà qu’on assiste à plein de mises à la retraite. D’autres donnent leur démission. On parle de plus d’une vingtaine d’employés qui sont partis. Ces mêmes employés ayant des postes de direction ou ayant beaucoup d’expérience.
    2.                                                             ii.      On voulait une ferme dénonciation. On assiste à une opération de sauvetage du gouvernement Harper.
    3.                                                           iii.      Les mises à la retraite ainsi que les démissions ont eu l’effet délétère de pratiquement décapiter la direction de Développement et Paix.
    4.                                                           iv.      On voulait renforcer le membership. C’est le contraire qui se produit : plein de membres démissionnent ou décident de se mettre en mode « attente ». On voulait la mobilisation. On assiste à la démobilisation.
    5.                                                             v.      On voulait augmenter la collecte de fonds. On assiste à plein de membres qui disent publiquement qu’il ne veulent plus contribuer. Qu’ils débarquent de leur statut de partagens.
    6.                                                           vi.      Depuis des années que des efforts importants sont faits afin de recruter des jeunes par divers programmes et changements de structures. Avec cette dernière crise, c’est la débandade chez les jeunes. Bien plus, les jeunes publicisent leur geste.
    7.                                                         vii.      Depuis des années que des membres constatent et dénoncent le fait que Développement et Paix s’oriente de plus en plus vers une réponse aux urgences telles que les catastrophes naturelles ou humanitaires. Ces membres demandent qu’il y ait davantage une orientation basée sur les structures injustes à dénoncer, sur les structures qui causent la pauvreté. On ne les écoute pas.

D)    Cette crise est profonde aussi en ce qu’elle est à la fois à l’interne et à l’externe

  1. a.      À l’externe à cause des coupures de l’ACDI
  2. b.      À l’interne à cause de la tutelle déguisée de certains évêques
  3. c.       À l’interne à cause d’une direction générale faible, sans vision, sans principes et en rupture avec son membership.

Face à un tel constat, que faire? Que dire?

D’abord, cela ne peut plus durer. Il faut que ça cesse. Et au plus vite. On est en train de tuer Développement et Paix. Jean-Claude Leclerc, dans  le journal  Le Devoir, parle de Développement et Paix comme étant à l’agonie. Il nous faut d’abord, dans un premier temps, arrêter le désastre. Puis se mettre à la tâche de reconstruire.

D’abord, il est urgent de résoudre le problème de la direction générale. Je ne vois pas comment on peut continuer à faire confiance à une telle direction.

Ensuite, la CÉCC doit prendre acte des statuts et règlements de Développement qu’elle a fondée en 1967, il y a 45 ans. Elle doit laisser aux laïcs la place qui leur revient dans le peuple de Dieu.

Sur quels principes se baser pour résoudre la crise?

Premier principe : respecter la mission de Développement et Paix

Quand j’ai adhéré à nouveau à Développement et Paix en 1987, je ne voulais pas adhérer à une œuvre de propagation de la foi ou à une quelconque initiative de nouvelle évangélisation. Je voulais adhérer à une organisation de libération intégrale dans la droite ligne de l’encyclique Populorum progressio.

Je voulais adhérer à une organisation de solidarité qui nous conscientise et nous pousse à soutenir nos frères et sœurs du tiers-monde. Ces mêmes frères et sœurs unis dans des organisations de lutte contre les injustices. Cette mission de Développement et Paix, il ne faut d’aucune façon la faire dévier vers d’autres objectifs. Et toute personne qui voudrait d’une façon ou d’une autre biaiser cette mission, si haut placé soit-elle, devrait être vertement dénoncée publiquement.

Et quant à moi, la direction générale de Développement et Paix ainsi que le président de la CÉCC doivent répondre publiquement de leurs actes de sabotage.

Deuxième principe : se laisser guider par l’option préférentielle des pauvres

Développement et Paix doit servir uniquement les intérêts des pauvres et chercher à bâtir une société plus juste. Pas question de se servir de Développement et Paix pour promouvoir les intérêts de l’Église du Canada. Au contraire, l’Église du Canada doit soutenir  Développement et Paix, en faire la promotion, la défendre en tout temps et en tous lieux. Et surtout lui faire confiance. L’option préférentielle des pauvres exige une telle attitude en toutes circonstances. Et si on a des reproches à adresser à l’organisme qu’est Développement et Paix, demandons aux  pauvres et à leurs organisations qui sont nos partenaires ce qu’ils en pensent. Si eux acquiescent aux reproches formulés, alors, il faudra y voir. Dans le cas contraire, taisons-nous.

La direction générale de Développement et Paix ainsi que certains évêques ont agit exactement  à l’inverse de ce principe.

Troisième principe : Développement et Paix est un organisme démocratique de laïcs, un organisme responsable

Quand Jésus est mort puis ressuscité, il n’a pas laissé dépourvu ses disciples. Il leur a donné la force de l’Esprit-Saint. Jésus est parti et il est présent actuellement sous une autre forme. Jésus a donné à ses fidèles une immense responsabilité : celle de bâtir un Royaume de justice. Les évêques n’ont pas cette responsabilité de bâtir mais celle de soutenir, de servir le Peuple de Dieu dans cette immense tâche.

Comme  l’écrivait Benoit XVI dans Deus caritas est, « le devoir immédiat d’agir pour un ordre juste dans la société… est le propre des fidèles laïcs » no.29. Ce principe de responsabilisation des laïcs qui fait appel à la conscience de chacun, on ne doit jamais l’écarter. Au contraire, on doit le promouvoir sous forme de mobilisation. Pas de démobilisation. L’Esprit-Saint se charge de la conscience de chacun.

Au printemps dernier, partout au Canada,  les assemblées régionales ont assumé une telle responsabilité. Ils ont demandé de dénoncer les coupures, de mobiliser les membres, de faire un effort accru pour une meilleure levée de fonds.

La direction générale de Développement et Paix ainsi que certains évêques ont balayé du revers de la main tout ce mouvement démocratique et ils ont obtenu tout l’effet contraire :

  • Irresponsabilisation
  • Démission
  • Retrait de participation de certains à « Partagens »
  • Démobilisation et désengagement
  • Etc

Un des hauts lieux d’un organisme démocratique tel que Développement et Paix se trouve lors des assmeblées régionales. Si la direction générale et la CÉCC  tiennent si peu compte des consensus établis lors de ces mêmes assemblées, alors, à quoi bon tenir de telles assemblées. C’est une pure perte de temps et d’argent comme l’exprimait récemment un président de conseil diocésain. C’est carrément rire du monde. Ceux qui ont acquiescé à un tel gâchis et un tel piétinement  envers la démocratie doivent se ressaisir et exiger des démissions.

Conclusion

En conclusion, l’Église n’appartient pas aux évêques seulement. Les fidèles ont une responsabilité qui ne peut leur être enlevée Il appartient à tout évêque de se mettre au service des fidèles en les aidant à mieux remplir la tâche si difficile de bâtir un monde nouveau où les pauvres auront une place de choix, une option préférentielle.

Jules Théorêt

29 novembre 2012

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Une réponse à “LES CRISES À DÉVELOPPEMENT ET PAIX – RÉFLEXIONS – Jules Théorêt

  1. Je tiens à féliciter Jules Théorêt (que je ne connais pas) pour la clarté et la précision de son analyse que je partage entièrement.

    Je luis suis particulièrement reconnaissant d’avoir mis en lumière le consensus qui s’était dégagé des assemblées régionales suite aux coupures de l’ACDI.

    En lisant le compte-rendu du dernier Conseil national, j’ai bien peur que Développement et Paix continue de NE PAS TENIR COMPTE DE CE CONSENSUS et se contente d’une grande consultation sur les orientations qui va permettre de « noyer le poisson », de gagner une année complète pour poursuivre le « recentrage » (ce que d’autres ont appelé le « sabotage ») de l’organisme et de se faire complice, de facto, de la réorientation radicale que le gouvernement Harper est en train de donner à l’aide internationale du Canada.

    On est loin des « mesures immédiates » réclamées par le Conseil national (ou certains membres de celui-ci: ce n’est pas clair étant donné le ton diplomatique et aseptisé du compte-rendu) à la fin du compte-rendu du Conseil nationale de décembre.

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