En passant

LETTRE DE DOMINIQUE BOISVERT AUX ÉVÊQUES

LETTRE DE DOMINIQUE BOISVERT aux évêques – Montréal, le 11 novembre 2012

«Notre Église, mon Église, a choisi de se taire pour éviter les débats et les conflits et pour ne pas indisposer Rome, le pouvoir central qui s’éloigne de plus en plus de la collégialité épiscopale mise de l’avant par Vatican II et de l’Église peuple de Dieu proclamée dans Lumen Gentium.»

«Et qu’avec ses décisions sur Développement et Paix, l’épiscopat canadien « laisse tomber » complètement ses alliés naturels de la société civile (CCCI, AQOCI) pour se faire complice des réalignements dangereux imposés par le gouvernement Harper.»

Mgr Richard Smith, président de la CECC

Mgr François Lapierre, président du comité Justice et paix de la CECC

Mgr Pierre-André Fournier, président de l’AECQ

Messeigneurs ou Messieurs les évêques, et frères dans le Christ Jésus,

J’ai hésité avant de m’adresser publiquement à vous car je suis conscient de la lourde responsabilité qui est la vôtre au sein de notre Église catholique romaine. Et pourtant, je n’en peux plus de taire ce qui demande à être crié : comme Jésus le dit à ses disciples, « si eux se taisent, les pierres crieront » (Luc, 19, 40).

Je m’adresse à vous avec confiance et en toute franchise, d’autant plus que j’ose considérer deux des trois destinataires de cette lettre comme des amis. Mais l’amitié invite à la vérité et n’a que faire des flatteries ou de la diplomatie.

Je vous écris donc au sujet de quelques événements récents dans notre Église qui m’inquiètent au plus haut point : la crise majeure qui secoue Développement et Paix depuis déjà plus d’un an, mais aussi la mise au rancart de la Lettre pastorale « La pauvreté au Canada à la lumière de la crise économique : un moment de vérité. »

Pour ne pas allonger inutilement cette lettre à force de précautions et de nuances, j’irai droit au but : notre Église catholique romaine, mon Église, à travers sa hiérarchie épiscopale, sacrifie la radicalité de l’Évangile (car que sont les Béatitudes, sinon une interpellation radicale du monde tel qu’il va?) au profit de « l’unité » entre évêques et avec Rome. Notre Église, mon Église, malgré tout son dévouement et sa bonne volonté, a depuis longtemps abdiqué cette « glorieuse liberté des enfants de Dieu » (Romains, 8, 21) annoncée dans la Bonne Nouvelle. Notre Église, mon Église, a choisi de se taire pour éviter les débats et les conflits et pour ne pas indisposer Rome, le pouvoir central qui s’éloigne de plus en plus de la collégialité épiscopale mise de l’avant par Vatican II et de l’Église peuple de Dieu proclamée dans Lumen Gentium.

La crise à Développement et Paix

J’avais déjà, le 12 mars 2006, poussé un cri d’alarme dans ma « Lettre à mes frères évêques du Québec » (http://www.culture-et-foi.com/critique/dominique_boisvert.htm). Depuis ce temps, rien n’a vraiment changé, sinon que l’épiscopat a été profondément renouvelé (je ne connais plus personnellement, contrairement à 2006, la grande majorité d’entre eux) et que les réflexes de nos évêques actuels semblent encore plus frileux qu’à l’époque.

De même, quand la crise à Développement et Paix en était encore à ses débuts, j’ai écrit une longue lettre personnelle au directeur général de Développement et Paix (voir en annexe, ma lettre du 20 avril 2011) qui avait fait appel à mes services pour aider l’organisme à maintenir ses orientations dans le contexte des règles strictes imposées aux organismes de bienfaisance canadiens par Revenu Canada. À cette époque, je faisais le pari de la confiance dans les autorités de Développement et Paix et leur prêtait les meilleures intentions du monde dans un contexte où la pression se faisait forte pour infléchir l’orientation claire de l’organisme depuis sa fondation dans la foulée du Concile Vatican II.

Malheureusement, dix-huit mois plus tard, je dois constater que cette confiance n’était probablement pas justifiée. J’ai suivi de près les nombreuses péripéties de la crise à Développement et Paix, les assurances données et les appels à la patience lancés, à quelques reprises, par certains évêques et responsables de l’organisme. Mais avec le recul du temps, j’en viens malheureusement à la conclusion que cette crise, de plus en plus profonde, n’est nullement le fruit de plusieurs « événements fortuits » ou des seules pressions de « groupes religieux conservateurs ou de droite » : la direction même de Développement et Paix, de même que les responsables épiscopaux de la CECC, me semblent porter une responsabilité directe dans la « reprise en main » de l’organisme, soit par action ou par omission.

Ou bien le directeur général actuel a été mis en place, dès sa nomination, pour réformer Développement et Paix dans le sens d’une soumission peureuse face à Rome, à ses mandataires de la CECC et/ou aux pressions du gouvernement conservateur canadien actuel; ou bien, par manque de courage, de liberté et de vision, il s’est lui-même soumis à cette réorientation, malgré les demandes répétées du membership et des instances de l’organisme. De même, ou bien la direction actuelle de la CECC a décidé de « remettre au pas » Développement et Paix pour en faire le bras charitable et soumis de l’épiscopat (et de Rome) en matière de développement international; ou bien, par manque de courage, de liberté et de vision, les responsables de la CECC n’ont pas osé s’opposer aux demandes ou aux pressions qu’ils ont subies en ce sens.

Cette attitude est d’autant plus catastrophique que pendant ce temps, les organismes de coopération et de solidarité internationales, tant au Québec qu’au Canada, luttent avec leurs faibles moyens mais avec l’énergie du désespoir pour sauver ce qui peut encore l’être de l’expertise accumulée et des liens créés avec les communautés du Sud depuis plus de 40 ans et que le gouvernement conservateur de M. Harper est en train de balayer à force de coupures injustifiées (voir, par exemple, le désormais fameux dossier de Kairos et de l’ex-ministre Bev Oda) et de réalignement majeur de notre politique d’aide à l’étranger. Et qu’avec ses décisions sur Développement et Paix, l’épiscopat canadien « laisse tomber » complètement ses alliés naturels de la société civile (CCCI, AQOCI) pour se faire complice des réalignements dangereux imposés par le gouvernement Harper.

La Lettre pastorale sur la crise économique

Dans l’autre dossier que je voulais discuter dans cette lettre, il me semble absolument évident que la vraie raison de la mise au rancart, par le Bureau de direction de la CECC, de la Lettre pastorale portant sur la crise économique, n’est pas son « peu d’impact probable », ou son caractère « dépassé » ou « obscur ».

J’ai déjà eu le privilège de travailler très étroitement avec la direction de l’AECQ, à l’occasion des Sommets socio-économiques de 1996 convoqués par le gouvernement Bouchard. Je connais, de l’intérieur, tous les écueils et les sensibilités dont il faut tenir compte pour en arriver à une attitude ou à une déclaration épiscopale. Et je sais, par expérience, combien les pressions sont fortes, à l’intérieur même de l’épiscopat, pour éviter ou enrober toute parole un peu incisive, même quand elle sort en droite ligne de l’Évangile lui-même.

Nos évêques actuels, dont la générosité et le dévouement ne font aucun doute, ont perdu depuis plusieurs années l’audace et la liberté de parole qui caractérisaient certains de leurs prédécesseurs. Et c’est infiniment dommage! La population québécoise en général, et le peuple de Dieu qui est l’Église au Québec, désespèrent (pour ceux et celles à qui il reste encore de l’espérance) de retrouver un jour une Parole qui ose, une Parole qui est vraie, une Parole qui les rejoint dans leurs besoins actuels et quotidiens.

Nos évêques canadiens avaient déjà osé une telle parole dans leur Lettre pastorale de 1982 (« La crise économique actuelle – lettre pastorale aux chefs politiques et aux citoyens canadiens », L’Église canadienne, 6 janvier 1983), prise de parole prophétique qui avait été fort mal reçue à l’époque par nos politiciens… libéraux ! Pas besoin d’être grand clerc pour deviner que le gouvernement conservateur actuel n’aurait pas mieux accueilli une nouvelle Lettre pastorale critique sur la crise économique, beaucoup plus grave, de 2007-2008 !

Que puis-je dire, en conclusion, que je n’ai pas déjà dit ?

Notre monde a, plus que jamais, besoin de la Bonne Nouvelle annoncée par Jésus de Nazareth. Cette Bonne Nouvelle est d’abord annoncée aux pauvres et elle parle de délivrance des captifs, de guérison des aveugles et de libération des opprimés (Luc, 4, 18-19). Pas de morale sexuelle, de rectitude théologique ou de conformité liturgique.

Notre Église, mon Église, est en crise : ce n’est pas à vous que je l’apprendrai ! Et j’ai bien peur qu’elle le reste encore longtemps, si elle ne se décide pas à revenir enfin à l’intuition prophétique de Jean XXIII qui avait compris cet urgent besoin d’ouvrir toutes grandes les fenêtres, non pas pour y proclamer nos certitudes mais pour y laisser entrer largement, sans réserve, les vents de l’Esprit présents dans les « signes des temps ».

Nous célébrons cette année le 50e anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II. Ce n’est certainement pas l’accueil que les évêques canadiens ont réservé, il y a quelques années, aux suggestions des rares évêques canadiens encore vivants et qui avaient participé au Concile (comme Mgr Charbonneau ou De Roo) qui me donne quelque espoir quant à cet anniversaire. Mais je ne désespère pas : l’Esprit parle où, quand et comme Il veut. Peut-être saura-t-il faire revivre l’esprit de Jean XXIII et nous ré-insuffler la confiance dans ce monde et cette terre que Dieu a aimés jusqu’à s’y incarner ?

Votre frère en Jésus, avec toutes ses limites et ses faiblesses, mais qui vous implore de remplacer la prudence par l’audace, la peur par la confiance et la soumission par la liberté, comme l’Évangile nous invite à le faire.

Avec l’assurance de ma prière et de ma solidarité,

Dominique Boisvert

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2 réponses à “LETTRE DE DOMINIQUE BOISVERT AUX ÉVÊQUES

  1. On pourra bien nous parler de nouvelle évangélisation, il est dorénavant claire que l’institution cléricale n’a plus le courage ni la crédibilité pour proclamer l’Évangile du Nazaréen. Faudra-t-il que l’Église, Peuple de Dieu, ait le courage de s’affranchir de cette institution cléricale pour enfin se doter d’une institution démocratique, laïque, où hommes et femmes sont égaux et ouvert à toute confession chrétienne mais non à leur pouvoir hiérarchique pour sauver le message de Jésus avant que celui-ci ne soit totalement perdu dans les livres d’histoire ancienne.

    Au nom de ma fidélité à jésus de Nazareth, Je serais prêt à participer à un tel mouvement où tou(te)s sont bienvenu(e)s, même les prêtres et les évêques à la condition qu’ils renoncent à leur pouvoir clérical.

    Il faudrait réfléchir à un mode démocratique de service et non de pouvoir.
    Être élu(e) ne voudrait pas dire prendre le pouvoir mais plutôt prendre le service de l’Évangile et du Peuple de Dieu.

    Michel Laberge.

  2. Dans cette église de service à tous et toutes, spécialement aux démunis du Sud et du Nord, je suis prêt à travailler; même avec les prêtres et les évêques qui croient à cet évangile.
    José

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