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LETTRE DU MTC DE ST-EUSTACHE à la CECC

LETTRE DU MTC DE ST-EUSTACHE –

«Au total, les manifestations multiples depuis quelque temps d’un revirement aussi soudain qu’incompréhensible de la part de la CÉCC ont heurté douloureusement les membres de D&P  tout comme les organismes comme le nôtre qui avaient épousé les perspectives proposées jusqu’à ces dernières années par les évêques. Les uns et les autres éprouvent maintenant la nette impression d’avoir été trompés.»

Saint-Eustache, le 7 novembre 2012

Conférence des évêques catholiques du Canada (CÉCC)

Att. Mgr. Richard Smith, Archevêque d’Edmonton, président

Mgr. Paul-André Durocher, Archevêque de Gatineau, vice-président

Cher Monseigneur Smith, Cher Monseigneur Durocher,

Nous vous écrivons aujourd’hui au nom de notre organisme Mouvement des Travailleuses et Travailleurs Chrétiens de Saint-Eustache. Notre organisme participe aussi au Réseau œcuménique Justice et Paix (ROJeP). Le ROJeP regroupe une quarantaine d’organismes chrétiens engagés socialement tant au plan local qu’international. Ce réseau a le bonheur  de compter Développement et Paix parmi ses membres et de profiter d’un appui exceptionnel de sa part.

Notre organisme MTC de Saint-Eustache a appris avec surprise et consternation que la Conférence des évêques catholiques du Canada (CÉCC) avait fait pression sur Développement et Paix (D&P) pour qu’il abandonne ou, à tout le moins, qu’il reporte la mise en oeuvre de sa campagne d’automne 2012 sur l’avenir de l’aide canadienne au développement.

Dans le contexte des attaques, à notre sens injustifiées,  dont D&P a fait l’objet depuis 2009 de la part de LifeSite News, ainsi que des pressions et du nouveau type de relations instaurées par la suite par la CÉCC à l’égard de D&P, la démarche récente de l’épiscopat auprès  de celui-ci ne peut manquer d’inquiéter et de scandaliser, et ce à divers plans.

(1)   Il est d’abord difficile de croire que certains évêques plus conservateurs n’ont pas profité de l’occasion des attaques de LifeSite News vis-à-vis deD&Ppour tenter d’imposer leurs vues sur les orientations de l’Organisme.  D’autant plus que ces vues paraissent correspondre à celles que le Vatican mettait lui-même de l’avant vis-à-vis de Caritas Internationalis et d’autres regroupements internationaux d’organismes catholiques, tout en invitant, directement ou indirectement, les épiscopats nationaux à faire de même à leur niveau.  C’est maintenant l’ensemble de la CÉCC qui semble emprunter ce chemin d’un contrôle plus direct de D&P bien que plusieurs évêques ne partagent pas cette orientation ou n’en soient souvent pas informés, comme nous en avons entendu le témoignage.

(2)   Au moins deux avancées de Vatican II, que l’Église catholique canadienne avait fait siennes et qui étaient incarnées de façon souvent exemplaire par D&P, nous paraissent compromises par la nouvelle attitude de la conférence épiscopale, et particulièrement par sa prise de position à propos de la campagne de cet automne projetée par cet organisme.

Nous pensons tout d’abord à l’ecclésiologie d’une Église se voulant tournée vers les enjeux du monde tant pour la propre compréhension de son identité que pour les priorités de sa mission, et donc à la primauté du Règne à faire advenir dans ce monde que «Dieu a tant aimé» (Jn 3, 16). Ici, c’est la préoccupation du sort des populations des pays du Sud – au cœur des objectifs de la campagne de D&P visant à questionner les nouvelles orientations de l’aide canadienne – qui a été reléguée au second plan au profit de la considération d’intérêts internes à l’Église. Ceux-ci pouvaient être multiples. Il pouvait s’agir de l’interprétation de la réception potentielle de cette campagne dans certaines communautés paroissiales avec de possibles effets financiers négatifs. Le geste pourrait aussi être lié à l’appréhension de réactions défavorables du gouvernement conservateur actuel à l’égard de certains intérêts de l’Église comme celui des conditions d’immigration de prêtres du Sud, ou encore à propos d’autres dossiers pouvant faire l’objet de négociations avec ce gouvernement. La CÉCC nous a aussi paru, depuis quelque temps, soucieuse d’éviter à tout prix toute controverse pouvant la mettre en cause de quelque façon.

C’est donc l’intégrité de D&P dans l’accomplissement de sa mission d’éducation et de plaidoyer qui se voit ici relativisée. En entravant la présence prophétique de D&P qui engage les chrétiens et les chrétiennes dans la promotion concrète et courageuse de la solidarité avec les populations du Sud, c’est sa raison d’être même qui se voit compromise. Notre monde n’a pas besoin d’un organisme de plus qui ne serait qu’une copie conforme du courant de philanthropie de type néolibéral, lequel ne peut que conforter un statu quo indécent. Est-ce là le vœu de la CÉCC ?

En second lieu, l’interférence abrupte et tardive des autorités ecclésiales au sein de D&P à propos de sa campagne d’automne nous semble constituer, une autre fois encore, un désaveu de Vatican II sur le rôle des laïcs dans l’Église. En effet, D&P, de par la volonté même de l’Église canadienne qui l’a fondé en 1967, possède sa propre constitution ainsi que des instances de régulation et de responsabilité propres, notamment à travers un Conseil national élu, où siègent d’ailleurs des évêques, et des conseils diocésains. Les nouvelles relations de la CÉCC avec D&P telles qu’illustrées par l’intervention récente ont eu pour effet de démobiliser fortement les membres de l’Organisme. Ceux-ci ont l’impression que la CÉCC soit passée d’un appui fondé, sincère et constant aux orientations de leur engagement à un désaveu de celui-ci. La contradiction de cette approche avec les orientations de Vatican II les «scandalise» au sens évangélique du terme. Et ce n’est pas parce qu’officiellement la décision finale aurait été laissée à D&P que ses membres et la population seront dupes. Les menaces à peine voilées de retrait d’un appui des évêques équivalent, dans les faits, à une soustraction de la responsabilité propre des instances de l’Organisme. L’«indirect rule» s’avère parfois d’une efficacité sans égal.

Au total, les manifestations multiples depuis quelque temps d’un revirement aussi soudain qu’incompréhensible de la part de la CÉCC ont heurté douloureusement les membres de D&P  tout comme les organismes comme le nôtre qui avaient épousé les perspectives proposées jusqu’à ces dernières années par les évêques. Les uns et les autres éprouvent maintenant la nette impression d’avoir été trompés.

Ce tournant imposé et peut-être trop complaisamment accepté par la haute direction de D&P ne manque pas, également, de miner la crédibilité de l’Organisme auprès de la population canadienne en général, et auprès d’une majorité des catholiques eux-mêmes. Il ne fait que renforcer et donner raison à une opinion publique portée à se méfier maintenant davantage des organismes d’aide internationale, y soupçonnant intérêts cachés et malversation. Que D&P apparaisse à l’avenir comme un organisme non plus responsable et fiable mais «manipulé» de l’extérieur par la CÉCC, ou indirectement par le Vatican, en fonction d’intérêts particuliers et étrangers à la solidarité internationale, lui fera perdre toute crédibilité auprès de ceux et celles qui y avaient vu un joyau de l’Église catholique canadienne et un étendard exemplaire du ralliement au meilleur de la solidarité des gens d’ici avec leurs frères et leurs sœurs du Sud. Désormais ne parlera-t-on pas qu’au passé de ce Développement et Paix ?

3) En terminant, nous voudrions exprimer une autre facette de notre étonnement et de notre déception. Vous n’êtes pas sans savoir que D&P mène des campagnes du type de celle qui était projetée cet automne depuis plus de trente-cinq ans, depuis 1977 plus exactement. Pourquoi celle-ci est-elle tout à coup jugée «trop politique» alors qu’elle ne diffère pas substantiellement des précédentes, étant même plus «low profile» à ce plan que plusieurs des campagnes de cette heureuse tradition ?

Trois questions, au moins, se posent alors :

a)      Comment les évêques peuvent-ils considérer que les enjeux que D&P se doit d’aborder de par sa mission puissent ne pas comporter d’engagement ayant une dimension «politique» ?

b)      L’objection des évêques ne serait-elle pas motivée par la priorité donnée à d’autres intérêts «politiques» jugés comme concurrents avec les objectifs et  la démarche de la campagne de D&P? Et en sous-question : qu’est-ce qui pourrait bien justifier d’«enlever» aux plus pauvres ? Ceux-ci n’ont-ils pas fait l’objet d’une «option préférentielle» tant dans l’Église canadienne que par le Vatican lui-même ?

c)      Si la teneur de la campagne de D&P est jugée «trop politique» alors que les enjeux actuels de la justice au plan international requerraient des positions encore plus engagées à ce plan, ne serait-ce pas que la CÉCC comme telle s’est «déplacée» en direction contraire jusqu’au point de vouloir réfugier l’Église dans un illusoire espace «non-politique»? Ne serait-ce pas, du coup, discréditer une réalité humaine centrale, constitutive même, de notre dignité, et situer l’engagement chrétien dans une a-historicité à laquelle ne seraient que trop heureux d’applaudir les tenants «politiques» de l’injustice comme mode «normalisé» du gouvernement du monde ?

Les réflexions qui précèdent pourront paraître sévères. Sachez cependant qu’en vous les adressant, nous voulons simplement exprimer des vues dont nous avons la conviction qu’elles sont exigées par les enjeux en cause. Comme nous y invitait le titre même de l’encyclique Caritas in veritate, la charité ne dispense jamais de la recherche courageuse de la vérité. Veuillez aussi y voir l’expression franche et directe de la confiance que l’engagement antérieur de la CÉCC depuis le Concile Vatican II a suscitée en nous personnellement et dans les réseaux qui, mus par l’impératif évangélique de la solidarité sociale, ont pris cette perspective au sérieux. Cette confiance fonde notre appel  à un changement de cap par rapport à l’approche observée récemment. Une reconsidération de la position de la CÉCC concernant la campagne d’automne de D&P dont les outils (à un demi-million d’exemplaires) étaient déjà prêts et les activités préparatoires, déjà planifiées, constituerait un signal significatif en ce sens.

Veuillez agréer, cher Monseigneur Smith et cher Monseigneur Durocher, l’expression de nos meilleurs sentiments à votre égard, ainsi qu’à celui de vos collègues évêques du Canada

MTC de Saint-Eustache

Jules Théorêt,  Rachel Larose, Léonard Aubin, Danielle Faubert,

Noël Guimond, Pauline Rochon, Louis Ronaï, Rollande Bélisle

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2 réponses à “LETTRE DU MTC DE ST-EUSTACHE à la CECC

  1. Il y a vraiment de très belles prises de positions sur ce site, mais celle-ci adressée à la CECC me paraît particulièrement explicite quant à la situation et aux conséquences sur les membres et sur la population. Il est heureux de voir tant d’organismes et de personnes intervenir auprès de la CECC tandis que nous menons le combat de l’intérieur.
    Un grand merci au MTC de St-Eustache!
    Lise Gauvreau, présidente du CD de Québec

  2. Merci d’avoir interpellé avec courage sur cette question.
    Ginette, membre du MTC Outaouais & de D&P Ottawa

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