En passant

CECC: QUAND CHASTETÉ ET DOCTRINE REMPLACENT LA JUSTICE SOCIALE

CECC: QUAND CHASTETÉ ET DOCTRINE REMPLACENT LA JUSTICE SOCIALE – 
[Exclusif] Une lettre pastorale sur la justice sociale jetée aux oubliettes – 2012-11-09 Philippe Vaillancourt

Une lettre pastorale sur la justice sociale sur le point d’être publiée a été jetée aux oubliettes l’an dernier par le Bureau de direction de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC). Intitulée « La pauvreté au Canada à la lumière de la crise économique : un moment de vérité », elle abordait notamment des sujets politiques sensibles, dont l’exploitation des sables bitumineux, la pauvreté chez les autochtones et le rôle des élus face aux dérives d’un système financier et économique en crise. (Nous soulignons)

Ce document, dont le service d’information Proximo a obtenu copie, devait être la réponse de l’Église catholique canadienne à la crise économique amorcée en 2008 et qui perdure malgré de timides reprises dans divers pays. À ce jour, l’Église canadienne n’a toujours pas publié de document majeur au sujet de cette crise.

Genèse du document
La commission épiscopale pour la Justice et la paix de la CECC a préparé ce document suite au souhait des évêques canadiens réunis lors de leur assemblée plénière à l’automne 2008. En septembre 2010, une première mouture du document a été présentée au Bureau de direction de la CECC, qui l’a accepté en principe moyennant certaines modifications. Un an plus tard, coup de théâtre : ce même Bureau de direction annonce en septembre 2011 qu’il met un terme au processus de publication du document. La version finale en langue française était prête, et la version anglophone était presque terminée.

La décision aurait été justifiée par le fait que le Bureau de direction estimait que la lettre pastorale aurait peu d’impact, qu’elle était dépassée et obscure.

Le Bureau de direction, ou exécutif de la CECC, est composé de quatre membres : le président de la conférence épiscopale, son vice-président et les deux cotrésoriers. Le secrétaire général de la CECC et ses deux adjoints assistent également aux rencontres de l’exécutif.

En septembre 2011, le président était Mgr Pierre Morissette, le vice-président Mgr Richard Smith, les deux cotrésoriers Mgr Paul-André Durocher et Mgr Douglas Crosby.

La dernière lettre pastorale préparée par la commission Justice et paix de la CECC remonte au 27 janvier 2010 et portait sur la traite humaine dans le cadre des Jeux olympiques de Vancouver. Entretemps, entre janvier 2011 et aujourd’hui, pas moins de trois lettres pastorales préparées par la commission épiscopale pour la doctrine ont été publiées. Celles-ci portaient sur les jeunes et la chasteté (janvier 2011), les jeunes et l’homosexualité (juin 2011), et le 50e anniversaire du concile Vatican II (octobre 2012).

Appelé par Proximo à préciser les raisons pour lesquelles la lettre pastorale n’a jamais vu le jour, le secrétaire général de la CECC, Mgr Patrick Powers, a précisé que les différentes versions soumises par la commission Justice et paix « ne répondaient pas aux normes de la Conférence, en termes de recherches et de qualité d’écriture ».

Il avance des raisons contextuelles pour expliquer la tiédeur subséquente du Bureau de direction lorsqu’il a choisi de mettre un terme au processus de publication.

« Par la suite, le Bureau de direction a décidé que les aspects problématiques de la situation économique avaient changé, et qu’il était ainsi nécessaire d’adopter une approche différente de ce qui avait été envisagé originellement », ajoute-t-il.

Contexte tendu sur la justice sociale
Cette révélation survient alors que la conférence épiscopale canadienne vient d’annoncer l’élimination du poste de conseiller principal en justice sociale, une décision justifiée par la CECC par le besoin de réduire ses dépenses.

Parallèlement, le sort de l’organisme catholique de développement international Développement et Paix inquiète. La campagne d’éducation automnale de l’organisme a été modifiée suite à l’expression d’un malaise épiscopal face à son approche « trop politique ». À travers une campagne de cartes postales, elle souhaitait demander au premier ministre canadien de créer un comité parlementaire spécial pour réfléchir à l’aide internationale canadienne. La nouvelle version de la campagne a complètement éliminé cette demande.

Joint au téléphone, le président de la commission Justice et paix, Mgr François Lapierre, évêque de Saint-Hyacinthe, raconte qu’il a reçu plusieurs messages de gens inquiets de la place de la justice sociale au sein de l’Église canadienne. Il comprend ces réactions, et assure son indéfectible attachement à la justice sociale.

« Ce n’est pas une question que je considère secondaire », soutient-il avec aplomb.

En ce qui a trait à la non publication de la lettre pastorale, l’évêque ne cache pas une certaine déception.

« Quand vous travaillez sur un document pendant plusieurs années, vous souhaitez qu’il soit publié », admet-il. Cependant, il précise que la décision de ne pas le publier « fait partie de la dynamique d’une conférence épiscopale ».

Quant à la coupure du poste en justice sociale, Mgr Lapierre est loin de jubiler. « Ce n’est certainement pas nous [ndlr : la commission Justice et paix] qui avons demandé de couper le poste. »

L’évêque de Saint-Hyacinthe affirme du même souffle que la commission n’a pas été consultée au sujet de l’élimination de ce poste.

Des théologiens étonnés
Invitée à commenter la lettre pastorale non publiée, la directrice du Centre Justice et foi, Élisabeth Garant, estime que le document adopte une « position critique courageuse du système économique ».

Le 30 octobre, Mme Garant signait une lettre adressée au président de la CECC dans laquelle elle dénonçait de « graves reculs » en ce qui concerne l’enseignement social de l’Église au Canada.

« Ce texte remet en cause les structures économiques et interpelle très clairement les dirigeants politiques, leur rappelant leur responsabilité dans la vision de l’économie qui est actuellement en cours », analyse-t-elle.

Elle croit que c’est justement cette approche qui pose problème.

« Je ne crois pas que cette réflexion sur les causes structurelles et sur les modèles d’économie soient acceptables pour les évêques. Je crois que certains refusent de confronter le gouvernement où siègent le plus de chrétiens pratiquants », avance-t-elle.

De son côté, Guy Jobin, professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval et spécialiste de la parole épiscopale dans l’espace public, relève que le document ne présente aucune rupture historique dans les thèmes abordés et dans le style adopté.

« Il n’y a rien pour empêcher une publication. Au contraire. C’est dans la lignée de ce qui a déjà été publié. »

Il souligne que le document pose un diagnostic moral de la pauvreté et de la crise économique, et qu’il y apporte des solutions morales. Classique.

Le professeur a toutefois des réserves sur deux aspects du document. D’une part, il estime que le lien entre la crise et les dérives du système financier n’est pas suffisamment explicité. D’autre part, il exprime des réserves quant au lien entre la logique économique et la logique du don présenté dans le texte. Conséquemment, il croit qu’on aurait pu y apporter des modifications, mais demeure convaincu que la lettre pastorale était tout de même apte à être publiée.

En revanche, ce qui étonne le plus le théologien, c’est le fait que l’Église canadienne n’ait toujours pas produit un texte majeur au sujet de la crise économique. « Ça c’est une première ! », assure Guy Jobin. Il pousse l’analyse plus loin et va même jusqu’à se demander à son tour si la non publication ne relève pas davantage d’une décision « politique » que théologique.

Après tout, insiste-t-il, le document est « de son temps… magistériel », puisqu’il se fait l’écho de l’état de la réflexion du magistère romain. Sans surprise, il cite abondamment l’encyclique sociale Caritas in Veritate publiée par le pape Benoît XVI en juin 2009.

Le président de la commission Justice et paix de la CECC, Mgr Lapierre, se montre cependant sceptique face à une telle lecture de la situation.

« J’ai de la misère à croire que ce soit uniquement pour des questions politiques », confie-t-il.

Mais lorsqu’on lui demande si certaines positions critiques du texte vis-à-vis la position du Canada sur les enjeux économiques peuvent effectivement froisser le gouvernement, Mgr Lapierre réfléchit quelques secondes avant de répondre.

« Les questions qui touchent les politiques économiques ou sociales… on y va avec plus de prudence. Est-ce qu’on manque de parole prophétique ? Certains m’ont dit cela. J’en prends bonne note. »

L’évêque de Saint-Hyacinthe ajoute au passage qu’il n’est pas impossible que ce texte soit publié un jour. Il confirme par ailleurs que deux autres documents sont en préparation du côté de la commission Justice et paix, mais qu’ils ne traitent pas précisément d’enjeux économiques.

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