En passant

POURQUOI J’AIMAIS DÉVELOPPEMENT ET PAIX – Témoignage de Marcelle Sinclair

POURQUOI J’AIMAIS DÉVELOPPEMENT ET PAIX

«Pour moi il est clair que la Direction actuelle ne croit pas à la mission de Développement et Paix ni à son statut de mouvement démocratique.» Marcelle Sinclair, 24 ans à DP.

En 1977 un ami m’a invitée à devenir membre de Développement et Paix. Il m’a expliqué que c’était une organisation qui travaillait au niveau international, ayant pour but deconstruire un monde plus juste plus équitable. Il m’a aussi dit qu’il s’agissait d’une organisation catholique, fondée en 1967 à la suite de Vatican II et de l’encyclique Populorum Progressio. Il m’a expliqué que les évêques fondateurs avaient décidé de confier cette organisation à des laïcs. La première activité à laquelle j’ai participé avec Développement et Paix était un colloque sur l’apartheid en Afrique du Sud. Je suis revenue de ce colloque indignée par ce que j’avais entendu et déterminée à m’engager pour que les choses changent.

Durant la première décennie il y a eu des collectes de fonds dites éducatives comme par exemple la 1e campagne « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Ces campagnes parlaient de la faim dans le monde, du manque d’éducation, de la nécessité de se solidariser avec les plus pauvres. Il n’y avait pas encore de campagne proposant une action concrète de support aux plus démunis et l’analyse des causes du mal développement était un peu embryonnaire.

Lieu de formation, de réflexion et d’action :

La première campagne d’éducation comportant une action est arrivée à l’automne 1978; elle parlait de l’apartheid en Afrique du Sud. Il était proposé aux canadiennes et canadiens d’écrire à des prisonniers politiques en Afrique du Sud. Ont suivi une campagne sur les grands-mères de la Place de mai en Argentine, et une campagne demandant plus de justice pour le Guatemala et les Philippines.

Ces campagnes comportaient de plus en plus de volets de formation pour les membres. Par exemple en 1984 avait lieu une campagne « Militarisation, obstacle au développement ». Nous y découvrions l’impact des armes et de la militarisation sur la vie des populations des pays du tiers-monde et aussi le rôle des compagnies des pays développés dans la fabrication et la vente de ces armes. A suivi une campagne de 1984 à 1988 « La terre peut nourrir tout le monde » qui analysait le rôle de l’industrie alimentaire sur les petits paysans du Sud.

Toutes sortes de thèmes ont été abordés: la dette des pays du Sud, la délocalisation des entreprises, la situation des Autochtones, l’aide public au développement etc. Les campagnes faisaient de plus en plus de liens entre les causes du mal développement dans le Sud et les causes de la pauvreté ici même au Nord. Les actions s’adressaient tantôt au gouvernement canadien tantôt à des instances internationales comme la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce. Oui, les campagnes se politisaient sans jamais devenir partisanes (contrairement à ce que laisse supposé le débat actuel). Les analyses reposaient à la fois sur l’expertise de nos partenaires, sur les compétences développées au sein de l’organisation et sur l’enseignement sociale de l’Église catholique.

J’aimais Développement et Paix, car ces campagnes m’ont permis de comprendre le monde, d’aller au-delà des apparences que nous présentent trop souvent les médias de masse et les décideurs. Développement et Paix a été pour moi et pour beaucoup d’autres une école, un lieu de formation et de réflexion tant sur la réalité du monde que sur la foi et l’engagement social. J’ai découvert avec étonnement et intérêt l’enseignement social de l’Église et j’y ai cru comme à une motivation à changer le monde. Ces valeurs ont guidé tout mon engagement social des 35 dernières années. J’ai tellement cru à ce pouvoir et au pouvoir de Développement et Paix que j’y ai travaillé pendant 24 ans.

Ces 24 années m’ont permis de rencontrer des gens extraordinaires, des partenaires invités dans le cadre de la campagne de collecte de fonds; des hommes, des femmes, des prêtres, des religieux, des religieuses, des évêques. Ils avaient tous en commun de croire qu’ensemble nous pouvions faire la différence et changer le monde. Ces personnes nous racontaient en toute simplicité leurs engagements et leurs luttes. Ils nous parlaient surtout d’espoir : voir cesser la guerre, la répression, la faim. Ils savaient et ils nous faisaient comprendre l’importance des liens qui nous unissaient, l’importance des décisions prises ici dans les pays du Nord par les entreprises et par nos gouvernements sur leur vie. Ils nous mettaient en toute franchise en face de nos responsabilités. Voilà pourquoi j’aimais Développement et Paix.

Éducation – appui financier au Sud :

Très rapidement Développement et Paix avait découvert l’importance de l’éducation au Canada afin de renforcer le travail au Sud. À plusieurs reprises lors de rencontres continentales, tant en Afrique qu’en Asie et en Amérique latine, les partenaires ont fait valoir l’importance de faire du plaidoyer ici afin d’appuyer leur travail là-bas. Il y a toujours eu des tensions au sein de l’organisation pour savoir quelle place devait occuper l’éducation au Nord versus l’appui financier au Sud. Ces tensions n’avaient à ma connaissance jamais mis en péril la mission de Développement et Paix et encore moins l’organisation elle-même parce que toutes et tous croyaient profondément à ces deux volets de sa mission et reconnaissaient qu’il s’agissait de moyens aussi efficace l’un que l’autre d’appuyer nos partenaires.

Il a fallu 45 ans à cette organisation pour devenir ce qu’elle était il y a peu de temps encore et être respectée dans le milieu de la coopération internationale, ayant développé un modèle de partenariat, une vision du développement qui permettait des discussions et des décisions d’égal à égal avec nos partenaires. C’est une organisation qui a développé un modèle unique d’éducation à la solidarité internationale au Canada et qui a contribué à faire connaître aux gens d’ici les grands enjeux liés au développement. Il aura fallu peu de choses pour mettre cette organisation en péril.

 

Crises et direction :

Évidemment, une organisation ne peut pas vivre 45 ans sans traverser des crises et il y en a eu plusieurs; crises financières liées aux choix des différents gouvernements. Le gouvernement Harper n’est pas le premier à sabrer dans le budget de l’aide publique au développement. Déjà au milieu des années 90, des coupures dans ce budget avaient eu de graves répercussions sur le milieu de la coopération. Donc des crises financières mais aussi des crises dans les relations avec la CECC. Nous n’avons qu’à penser au début des années 2000 pour nous rappeler la crise suite à la participation de Développement et Paix à la marche mondiale des femmes; tout comme aujourd’hui, cette crise était largement due à des groupes de droite qui attaquaient l’organisation et les évêques. Alors pourquoi avons-nous passé au travers ces crises et plusieurs autres et que nous semblons incapables de survivre à celle-ci?

Je pense qu’il y a deux raisons majeures à cet état de fait. Premièrement il s’agit d’une crise des valeurs. Nous assistons à un virage à droite dans la société, dans le monde politique et dans l’Église. Évidemment cette crise des valeurs s’ajoute à une crise financière importante.

Dans le passé, les membres et les employées et employés, tant de la direction que les syndiquées et syndiqués, avaient une vision commune de l’organisation, à savoir qu’il s’agissait d’un mouvement de changement social démocratique même si la structure laissait à désirer, un mouvement qui reposait largement sur ses membres pour remplir sa mission.

Nous avons beaucoup entendu et lu que la CECC, à tout le moins certains de ses membres influents, a retiré son appui à Développement et Paix et n’a plus confiance dans cette organisation. C’est vrai mais ce n’est pas la première fois que cela arrive.

Personnellement je pense qu’il faut chercher les principales raisons à l’intérieur même de l’organisation. Depuis quelques années des employées et employés et des membres ont questionné des décisions prises par la direction générale et l’exécutif du conseil national. Nous sentions un glissement sans pouvoir toujours identifier les malaises. Les choses se sont précisées et précipitées au moment du renvoi du Père Arriaga au Mexique lors du carême 2011. Pour plusieurs, les principaux responsables sont Mgr Prendergast et Mgr Powers. Je ne nie pas qu’ils aient eu un rôle important dans cette crise mais le principal responsable est le directeur général, Michael Casey.

Il a lui-même admis, face aux employés et au conseil national, que le renvoi du Père Arriaga était une mauvaise décision et qu’à tout le moins il aurait dû consulter le conseil national avant d’en arriver là. Les appels répétés des membres et des employés pour défendre Développement et Paix face aux fausses accusations dont l’organisation a été victime sont demeurés lettre morte.

Depuis près de deux ans les employées et employés et des membres demandent qu’une campagne de plaidoyer soit lancée auprès des députés fédéraux afin de faire valoir la qualité et l’importance du travail fait par Développement et Paix. Il ne s’agissait pas d’attaquer le gouvernement mais de faire valoir notre travail; là encore le directeur général a refusé d’agir.

Les membres ont demandé lors des rencontres du printemps dernier que Développement et Paix prenne la parole haut et fort pour se défendre et pour défendre l’aide publique au développement. Tout ce que ce directeur et ses acolytes ont trouvé à faire a été d’abolir la campagne d’éducation pour la remplacer par une simili campagne d’information.

Pour moi il est clair que la Direction actuelle ne croit pas à la mission de Développement et Paix ni à son statut de mouvement démocratique. L’exécutif du conseil national et la direction générale agissent comme des vassaux face aux princes de l’Église en acquiesçant à toutes les demandes de la CECC. Voilà la grande différence d’avec les autres crises. Dans le passé les personnes directrices et le conseil national se tenaient debout et assumaient leur responsabilité dans la défense de l’organisation.

Conclusion

Lors de la rencontre de novembre, si les membres du conseil national ne prennent pas les décisions qui s’imposent en respectant les demandes venues des membres à la base, cette organisation ne sera plus que l’ombre d’elle-même.

J’ai aimé passionnément cette organisation, le travail qu’elle faisait, les membres qui y militaient, le gens qui y travaillaient, les partenaires qui étaient sa raison d’être. Mais je ne peux plus y travailler ni même y militer car Développement et Paix est en train de perdre son âme en reniant ses principales valeurs et sa mission.

Marcelle Sinclair

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