En passant

LETTRE DE M. NORMAND BREAULT AU PRÉSIDENT DE DP

LETTRE DE M. NORMAND BREAULT AU PRÉSIDENT DE DP, le 25 septembre

Monsieur le président de Développement et Paix

a/s de monsieur le directeur général,

Bonjour,

Votre lettre du 17 septembre m’a étrangement fait penser à ces interventions d’un PDG de firme importante qui vient de vivre une perturbation sérieuse qui aurait profondément atteint tout le monde, tant les actionnaires que les clients. Dans de telles circonstances, l’important consiste, non pas d’abord à rappeler les vraies choses qui se sont passées, mais à apaiser les esprits et lancer tout le monde sur l’avenir radieux qui les attend. Il ne s’agit surtout pas de poursuivre une dénonciation des éléments qui sont à la source de ladite perturbation. C’est du damage control, comme on dit en latin.

En clair, votre lettre énonce, comme si cela allait de soi, que, certains évêques craignant le ton trop politique de la campagne, le CN a été fortement invité à entériner le «report» de la campagne (dont l’une des caractéristiques intéressantes était de rejoindre la campagne commune des ONG, au moins celles du Québec). Le matériel déjà imprimé implique que le CN avait déjà approuvé la réalisation de la campagne. Il ne vous était donc pas possible de passer sous silence l’intervention de l’épiscopat.

Je relève quelques points à peine signalés ou tout simplement absents dans votre lettre:

– la dénonciation forte et publique de la coupure gouvernementale inacceptable de 65% de ce que DP avait demandé alors que vous ne faites que souligner «la réduction notable de notre soutien financier de l’ACDI»;

– le manque de solidarité de l’organisme catholique avec les autres ONG qui, eux, dénoncent, ensemble, solidairement et avec raison, un changement majeur dans l’Aide publique au développement au détriment de leurs partenaires au Sud;

– la tutelle déguisée de l’épiscopat canadien sur «leur» organisation; pourtant, c’est aux laïcs, membres du peuple de Dieu, que les pères fondateurs, les pasteurs d’après concile, avaient confié cet instrument d’ouverture de l’Église au monde;

– le travestissement des campagnes dites d’automne en campagne d’éducation que vous opposez, sans le dire explicitement, à l’éducation politique: comment faire une véritable éducation qui rend les citoyennes et citoyens conscients sans qu’il y ait impact politique?

– le passage de la lutte pour la justice sociale vers une solidarité toute charitable qui s’arrête aux effets et ne  touche pas aux causes; c’est évidemment moins dérangeant, et une voie plus sûre pour pouvoir entrer de nouveau dans les bonnes grâces du gouvernement. Et tant pis pour les autres ONG, facteurs de changement!

– l’accent mis sur la promotion de l’identité catholique, ce qui rapproche DP, organisation confessionnelle, de ces organisations prosélytiques bénéficiant de la faveur du gouvernement en place et dont les subventions gouvernementales ont augmenté considérablement au cours des cinq dernières années;

– la préférence accordée aux désirs (et aux besoins) de l’épiscopat qui est en pleine négociation avec le gouvernement, au détriment de l’expression démocratique de la majorité des membres lors des assemblées régionales du printemps dernier;

– l’évolution d’un membership démocratique vers une armée de bénévoles  chargés de collecter de l’argent pour la «bonne œuvre» que devient progressivement DP; à cette fin, il faut atténuer la fonction critique, pourtant essentielle dans tout travail sérieux au service de la justice. Comment en effet prétendre travailler pour la justice sans identifier clairement les causes de l’injustice, sans dénoncer et combattre ces mêmes causes, lesquelles sont souvent des institutions légales, comme le gouvernement canadien? En effet, pressionné par des lobbys de toutes sortes, y compris des minières, le pouvoir politique en place ne prête pas attention aux dommages que sa nouvelle politique crée ou encourage, dommages aux effets désastreux sur des millions de personnes dans le monde. Ce ne sont que des citoyennes et citoyens «éduqués», conscients et courageux qui peuvent parler au nom des sans-voix, victimes de ces injustices venus du Nord, et faire changer les choses. Ce que le gouvernement n’aime pas.

Monsieur le président, vous, votre direction générale et votre CN, vous agissez comme si Vatican II n’avait pas eu lieu. Évidemment, on sait que cet événement majeur de la vie de l’Église est depuis toujours combattu par une frange puissante (et souvent occulte) qui pense davantage en termes d’institution de pouvoir en lutte contre ce monde mauvais qui nous entoure plutôt qu’en termes de mouvement du peuple de Dieu qui s’est alors ouvert au monde. Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. (Gaudium et Spes)

Je crois que DP (particulièrement les responsables) et les évêques canadiens se doivent impérieusement de passer des beaux mots (trop souvent vidés de leur sens véritable) à des gestes qui soient en cohérence avec ce que ces mots peuvent et doivent induire dans les faits. Ces mots, présents dans votre lettre, sont, entre autres: éducation, politique, solidarité, démocratie, justice, Église.

Je ne m’attends pas à une réponse de votre part compte tenu de la culture de silence qui s’est instaurée dans votre entourage immédiat. Je me permettrai, cependant, de faire connaître moi-même ce texte à certaines  personnes intéressées et qui, autrement, n’auraient pas l’occasion de le questionner, de se questionner et de vous questionner à leur tour.

Je termine ces lignes en vous exprimant ma profonde peine de voir que Développement et Paix prête plus d’attention aux intérêts de l’institution ecclésiale qu’à celles et ceux qui sont les préférés de Celui qui est Bonne Nouvelle.

Normand Breault

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3 réponses à “LETTRE DE M. NORMAND BREAULT AU PRÉSIDENT DE DP

  1. J’approuve sans réserve. Je n’aurais pas mieux écrit.

    Denis

  2. Il n’y a pas d’évangélisation sans gestes concrets qui disent la Bonne Nouvelle sans égard au fait qu’elle soit dérangeante. Si nos évêques ont la trouille (ou se situent davantage comme des hommes de pouvoir), ils ne nous aident pas à témoigner de l’espérance qui nous anime. Je suis tout-à-fait d’accord avec cette lettre.
    René Lachapelle

  3. J’endosse intégralement ce texte moi aussi. En fait, je suis consterné de l’orientation prise par D&P depuis deux ans dans ses relations avec la CECC et devant les attaques des conservateurs et réactionnaires de tout poil.

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