En passant

Les dernières réflexions du Quatuor

LES DERNIÈRES RÉFLEXIONS DU QUATUOR – 2 février 2012

Le premier devoir de la charité, c’est de faire la justice, c’est de          promouvoir la solidarité et le partage équitable des biens que le Créateur met à la disposition de ses enfants. Développement et Paix n’est pas d’abord une œuvre de bienfaisance, mais une entreprise de justice, une école de  solidarité à l’échelle mondiale.

+ Robert Lebel, évêque émérite de Valleyfield
(homélie aux funérailles de Gérard Dallaire, Rigaud, le 14 mars 2005)

Le pasteur Lebel faisait partie de cette génération d’évêques canadiens qui, de retour de Vatican II, ont créé DÉVELOPPEMENT ET PAIX. L’Église, redevenue peuple de Dieu ouvert sur le monde, guidée par ses pasteurs, s’engageait résolument pour et dans le monde de ce temps, où rien de ce qui est humain n’est étranger aux disciples du Christ. (Gaudium et spes)
DÉVELOPPEMENT ET PAIX, œuvre d’éducation évangélique renouvelée ou redécouverte, conduisait naturellement à la création de liens de solidarité, des partenariats avec des groupes du Sud en lutte de libération contre les «structures de péché» qui maintenaient les populations dans des situations infrahumaines. Travailler à cette libération, c’était répondre à l’appel de Celui qui nous a faits toutes et tous sœurs et frères d’un même Père. Ainsi, les baptisés, – les laïcs, diront toujours certains – reprenaient-ils possession de leur triple titre de roi, prêtre et prophète.

Faire la justice
Les membres du peuple de Dieu, à travers DÉVELOPPEMENT ET PAIX, n’étaient pas invités à annoncer explicitement la Bonne nouvelle aux autres qui ne la connaissaient pas encore; DÉVELOPPEMENT ET PAIX n’a jamais été, au moins jusqu’à une date récente, une œuvre missionnaire, pas plus qu’une œuvre de secours d’urgence ( même si, depuis les tout débuts, un 10% du budget était consacré aux victimes de catastrophe). Les membres de DÉVELOPPEMENT ET PAIX étaient plutôt invités à faire redécouvrir à leurs sœurs et frères dans la foi les exigences de justice inhérentes à cette Bonne nouvelle, exigences relativement occultées dans le catholicisme québécois d’avant Vatican II. En conséquence, toutes et tous travaillaient à mieux identifier, et à mieux faire connaître, les causes de la pauvreté, ne se contentant pas d’en atténuer les effets néfastes sur les victimes de l’injuste système en place; cet engagement se vivait dans un appui solidaire (politique et financier) à des projets initiés et conduits par des groupes qui, sur place et souvent au péril de leur vie, combattaient les injustices, les inégalités, les manques de respect aux droits humains, etc.
Au 5e dimanche du Carême, dans les églises, il y avait quête éducative. Réunis autour du Libérateur, les chrétiennes et chrétiens étaient invités à poser un geste de partage (dimension fondamentale et traditionnelle de cette période conduisant à Pâques) en lien direct avec les invitations du Seigneur dans l’évangile. «Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi» Jn 13,15
DÉVELOPPEMENT ET PAIX, cet instrument d’ouverture de  l’Église peuple de Dieu au monde de ce temps, n’a pas entraîné automatiquement l’assentiment de toutes et de tous. Assez rapidement, quelques évêques ont pris en main la générosité de leurs diocésains: certains partageaient les montants de cette quête «recommandée» avec d’autres bonnes œuvres (souvent plus charitables et moins dérangeantes), d’autres ne réussissaient pas à faire rentrer certains curés dans la dynamique de la solidarité internationale. Dans l’ensemble, toutefois, le travail d’éducation et d’établissement de liens solidaires avec les partenaires du Sud a reçu un bon appui de la part des responsables et des gens dans les bancs, sans minimiser les contributions venant de l’extérieur du cadre ecclésial.

Restauration
Depuis déjà deux ou trois décennies, l’Église hiérarchique universelle vit un virage à droite amorcé sous Jean-Paul II et actualisé par Benoît XVI, lequel s’est dangereusement rapproché des Lefebvristes, tout en restant à distance plus que respectueuse des tenants des théologies de la libération. C’est dans ce contexte que des organisations pro-vie particulièrement virulentes se sont portées, avec un zèle intempestif, à la défense des politiques venues d’en-haut et touchant tout particulièrement la santé reproductrice des femmes. Ces organisations ont réussi à entraîner, sans trop  de difficultés d’ailleurs, certains évêques particulièrement vocal (expressifs) – ils sont très majoritairement Canadians –  dans une chasse aux sorcières. Ces organisations ciblaient, entre autres, des partenaires de DÉVELOPPEMENT ET PAIX soupçonnés par association de contrevenir aux règles morales et ecclésiales dont l’application n’a pas toujours été particulièrement évangélique (on se rappellera le douloureux épisode de la jeune Brésilienne à peine pubère, violée, avortée et excommuniée).
Depuis quelques années déjà, DÉVELOPPEMENT ET PAIX est devenu un des principaux lieux de rencontre (ou de confrontation) de deux types d’Église: l’un, issu du Concile, nécessaire bouffée d’air frais qui a ouvert la communauté chrétienne universelle aux besoins du monde dans lequel elle a à témoigner de la victoire de la Vie sur la mort; l’autre, plutôt attachée à l’ère constantinienne ou à la contre-réforme: à peine égratignée par le concile, elle en a contesté les textes et les ouvertures pendant l’événement lui-même, et par la suite, privilégiant l’institution pyramidale dans laquelle les baptisés sont appelés à suivre fidèlement ce qui est indiqué d’en haut, comme si l’Esprit empruntait un seul canal. Actuellement, à DÉVELOPPEMENT ET PAIX, ce dernier type a une forte tendance à prendre le dessus tant au niveau de la gouvernance que dans le membership.

Le cas Arriaga: dangereux virage durable.
Le renvoi au Mexique du jésuite Arriaga par l’évêque d’Ottawa, en complicité avec le directeur général et l’évêque de Mexico n’est pas qu’un événement ponctuel et éphémère. Il marque un changement sérieux dans les relations partenariales DÉVELOPPEMENT ET PAIX/épiscopat canadien, dont l’effet va perdurer, favorisant, chez les membres et le personnel de DÉVELOPPEMENT ET PAIX, la présence progressive d’une certaine forme d’autocensure. Comment ne pas, à l’avenir, se sentir contraint de vérifier scrupuleusement si tel partenaire est «acceptable» aux yeux des évêques d’ici? Et, conséquemment, si on veut que le partenaire soit bienvenu ici, cela suppose que, chez lui, et dès le début des relations partenariales, il corresponde aux normes universelles édictées par en-haut et au placet de l’ordinaire du lieu au Sud; de plus, ce partenaire, suspect ou pouvant être  condamné par association, deviendra très circonspect dans l’établissement d’alliance avec d’autres groupes de changement social «non orthodoxes».
Il n’existerait pas de nihil obstat formel. Il n’en reste pas moins une mainmise épiscopale sur le choix des partenaires et sur les actions que ces derniers entreprennent, lesquelles remettent souvent en question les systèmes religieux et civils. Il ne faut pas minimiser non plus le fait que, depuis déjà quelques années,  au moins au Sud, les sièges épiscopaux sont trop souvent occupés par des évêques beaucoup plus proches de Rome et des élites de droite attachées au statu quo que des personnes et des groupes de changement social, gouvernementaux ou non.
Ce virage dans les relations DÉVELOPPEMENT ET PAIX/épiscopat a et aura des conséquences sur les membres et les responsables de l’animation ici. Pour l’instant, cela n’altère pas l’impressionnante qualité de ces personnes profondément engagées. Même chose pour les personnes chargées des programmes internationaux, tout aussi dédiées à la cause. Ce travail de qualité est également reconnu par des donatrices et des donateurs n’ayant pas de lien avec l’Église. Cependant, l’évolution de cette forme d’autocensure  n’est pas à exclure; on peut même l’entrevoir au cours des prochaines années. Selon nous, DP vivra des modifications assez profondes tant dans son travail ici que dans sa présence au Sud.

Structure nouvelle
Désormais, il y a «le Comité permanent de la CECC sur l’Organisation catholique canadienne pour le développement et la paix (DÉVELOPPEMENT ET PAIX) et le Comité de liaison du Conseil national de Développement et Paix» appelés à se rencontrer périodiquement; leur première rencontre a eu lieu le 19 septembre dernier.
Selon nous, cette nouvelle structure a pu voir le jour parce que la direction générale et l’exécutif du CN, particulièrement serviles, se sont laissés emberlificotés dans la mouvance caritative de Caritas internationalis et de Caritas in veritate. L’un des aspects les plus troublants de ce Comité permanent de la CECC tient dans la distance que, ce faisant, la Conférence prend par rapport aux contingences de la gestion quotidienne de l’organisme. Elle se met ainsi en position, théoriquement neutre, de sanctionner ce qui n’apparaîtrait pas dans la droite rectitude vaticane, les évêques étant tenus depuis 1987 par leur «serment d’allégeance» au Saint- Siège.
Suite à la création de ce Comité permanent, il est difficile de voir comment pourraient continuer à siéger au CN les deux évêques qui, depuis la fondation de DÉVELOPPEMENT ET PAIX, participent sur un pied d’égalité « démocratique» avec les autres membres du conseil national.
Les rencontres regroupant les représentants de DÉVELOPPEMENT ET PAIX et de la CECC sont devenues officiellement le canal devant faciliter les relations de haut en bas (et de bas en haut??), le dernier mot restant aux membres de ce Comité permanent de la Conférence composé, comme il se doit, d’évêques, célibataires, mâles et d’âge mûr. On ne sera donc pas surpris de constater que ces rencontres fassent place à si peu de femmes.

Attitudes devant la situation présente / Différentes façons de se situer
DÉVELOPPEMENT ET PAIX est, aujourd’hui, le microcosme de cette Église déchirée entre, d’une part, une institution dirigée par une monarchie romaine à laquelle se soumet une hiérarchie quelque peu servile et, d’autre part, le mouvement des baptisés qui, appelés à suivre Jésus ici et maintenant dans le monde de ce temps, essaient de s’épauler pour poursuivre son œuvre de libération, laquelle se réalise partout là où des indignés dénoncent, appuient et changent le monde.
On peut toujours entrer de plain-pied dans cette conception pyramidale de l’Église présente dans la phrase suivante: « … notre organisme fait partie de l’Église catholique du Canada.  Que nous le voulions ou non, les dirigeants de cette Église sont les évêques et ce sont eux qui ont à répondre de D&P et la Direction de D&P a à répondre à eux…»  On aura facilement compris que cette conception de l’Église n’est pas partagée par tout le monde; elle ne nous semble pas non plus correspondre aux intentions pastorales des fondateurs de DÉVELOPPEMENT ET PAIX.
Actuellement, DÉVELOPPEMENT ET PAIX est aux prises avec deux droites, l’une politique, l’autre ecclésiale. La différence fondamentale entre les deux c’est que dans quatre ans on pourra, dans notre contexte démocratique, se débarrasser de la droite politique. Parlant de démocratie, et compte tenu de l’évolution récente, on n’ose même plus envisager ce qui adviendra, dans le contexte de mainmise épiscopale, de la résolution émanant de l’Assemblée régionale Québec/Nouveau-Brunswick 2011 demandant la mise en place d’une assemblée générale des membres, base nécessaire à toute démocratie véritable.
La situation étant devenue ce qu’elle est, certaines personnes, engagées à différents niveaux de responsabilité dans l’organisme, ont décidé d’essayer de limiter les dégâts et de tirer le meilleur parti possible dans les circonstances. Certains vont même jusqu’à proposer la diffusion large de Caritas in veritate et la formation des membres à partir de ce document. Nous préférons approfondir des textes antérieurs aussi profonds et actuels que Populorum progressio, écho vivifiant des orientations évangéliques du Concile et inspiration première de la création de DÉVELOPPEMENT ET PAIX.
Pour nous, accepter la main mise des évêques sur l’organisme que leurs prédécesseurs, vrais pasteurs libres de tout serment d’allégeance, ont créé en 1967, ce serait cautionner cette tentative de restauration d’une Église pyramidale dans laquelle les baptisés, simples laïcs, sont voués de nouveau à obéir à une autorité qui détiendrait seule la vérité. Pour nous, la Vérité à laquelle nous adhérons est une Personne qui a su voir la société de son temps, s’y faire proche des plus petits, y dénoncer les personnes et les institutions, tant religieuses que politiques, qui les maintenaient dans la pauvreté et dans la soumission.
Nous ne pouvons pas accepter que l’instrument d’ouverture au monde, qu’était DÉVELOPPEMENT ET PAIX à l’origine, devienne un instrument d’une certaine propagande catholique face à un monde mauvais dont, paradoxalement, on ne pourrait plus dénoncer les injustes institutions qui créent tant de pauvres, d’appauvris. «Voyez, les boiteux marchent, les aveugles voient…», c’est dans ces gestes de libération qu’on reconnaîtra le Fils de Dieu parmi nous. Personne ne peut rentrer de force chez les autres l’inspiration qui est sienne, mais nous serons toujours heureux de rendre compte de notre foi quand les affranchis de l’injustice nous demanderont ce qui nous motive à poser les gestes de solidarité libératrice. Si, d’ailleurs, on se fie à la parabole du Jugement dernier (Matthieu 25), personne n’avait reconnu le Seigneur quand ils donnaient du pain à ceux qui n’en avaient pas ou allaient visiter un prisonnier écrasé par la solitude.

Conclusion
Au terme de notre réflexion, nous cessons d’alimenter le blogue https://soutenonsdetp.wordpress.com que nous avons mis sur pied pour faire deux choses: venir en appui aux évêques que, peut-être un peu naïvement, nous croyions attaqués par les groupes pro-vie (notre premier geste: invitation à envoyer une lettre d’appui à son évêque) et diffuser tout ce qui était maintenu caché par la haute gouvernance, direction générale et exécutif du CN réunis.
Nous regrettons que les orientations actuelles se soient si fortement éloignées de l’inspiration première issue du concile qui a présidé à la création de DÉVELOPPEMENT ET PAIX. Nous n’acceptons pas d’entrer dans cette nouvelle voie.

Constance Vaudrin, Lucille Plourde, Gérard Laverdure, Normand Breault,
membres du Quatuor

2 février 2012

Quelques références ou lectures pour prolonger la réflexion.

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L’homélie de Mgr Lebel

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Le blogue https://soutenonsdetp.wordpress.com
En particulier, les interventions de Gabrielle Lachance, Jacques Champagne et Fabien Leboeuf, ex-directrice et directeurs généraux, le texte de Michel Beaudin sur le nihil obstat (qui évidemment n’aurait jamais été envisagé ou qui de toutes façons ne serait  plus dans le décor!!!), la traduction du texte de David Peacock, intitulé Réflexions sur Développement et Paix et son combat pour la justice dans le monde
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Des textes de Pedro Casaldaliga
« Aujourd’hui je n’ai plus ces rêves », dit le cardinal
Saint Romero d’Amérique, notre Pasteur et Martyr
«A pesar de los frenazos, el Vaticano II fue una revolución histórica para la Iglesia» (texte en espagnol)

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Un texte de José Comblin  LES GRANDES INCERTITUDES DANS L’ÉGLISE ACTUELLE

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Un texte d’un Père du concile, Giovanni Franzoni

Les grands appels du concile Vatican II, plaquette (24 pages) de Mgr Charbonneau, autre Père du concile ( plaquette de plus en plus difficile à trouver)
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Des récits d’interventions de la part d’autorités vaticane ou épiscopale
en ÉQUATEUR – « Hiver ecclésial » en Amazonie équatorienne  http://enligne.dial-infos.org
en ARGENTINE, expulsion d’un curé en faveur des homos (en espagnol)

aux USA (en anglais)

au PÉROU (en espagnol)

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Des questionnements tout à fait pertinents:
Le pape, vicaire du Christ ou vicaire de Pierre?

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Suivre Jésus aujourd’hui, le livre d’Albert Nolan

Lire aussi son autre livre écrit en 1979 et intitulé Jésus avant le christianisme
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Un article de Jean-Claude Leclerc: Crise à Développement et Paix – Tutelle des évêques sur l’organisme laïque d’aide internationale

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Gaudium et Spes, Populorum progressio, Caritas in veritate

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Une réponse à “Les dernières réflexions du Quatuor

  1. Quel domage! Votre site a inspiré tous ceux qui tentaient de contrer la croisade de la frange conservatrice de l’Église contre Développement et Paix, en plus de nous fournir de précieuses informations et pistes de réflexion.
    Comme membre de Développement et Paix (pour combien de temps?) , je m’inquiète de l’avenir de notre mouvement. Mais comme catholique, je m’inquiète tout autant pour l’avenir de l’Église. Car l’Église toute entière est menacée par l’influence croissante des nouveaux pharisiens qui la détournent de l’enseignement de Jésus Christ.
    Merci encore de votre engagement!

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