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Développement et paix – Une histoire tissée de tensions entre des évêques/la CECC et D&P – par Fabien Leboeuf ex-directeur général de DP

Développement et Paix

Une histoire tissée de tensions entre des évêques/la CECC et D&P – par Fabien Leboeuf ex-directeur général (1996-2001).

La crise qui frappe présentement Développement et Paix et dans laquelle LifeSiteNews joue un rôle central n’a pas commencé en 2009, mais en 2000 avec la Marche mondiale des femmes (MMF). De plus, Développement et Paix a vécu auparavant d’autres crises – en fait, presque depuis sa fondation – mettant en jeu essentiellement, au-delà des facteurs déclencheurs, les mêmes réalités.

Version anglaise  DP A History of tensions FL

1. Les années 1970 et 1980

1.1   Déjà, dans la deuxième moitié des années 1970, Développement et Paix a dû affronter de violentes accusations ayant mis à mal les relations avec l’épiscopat canadien. Le litige portait sur deux points étroitement reliés :

a)      le prétendu appui financier et politique de Développement et Paix à des groupes armés dans des pays du Sud,

b)     la supposée infiltration du personnel de Développement et Paix par un noyau de militants marxistes.

Les accusations étaient portées par un groupe d’extrême droite (Tradition Famille Propriété – TFP), fondé en 1960 au Brésil et qui avait une ou des antennes au Canada. TFP se définissait comme une organisation internationale militante de catholiques défenseurs des valeurs chrétiennes traditionnelles contre la révolution culturelle athée, immorale et socialiste et contre l’expansion du socialo-communisme qui menacerait la civilisation chrétienne dans le monde. L’antenne québécoise de TFP avait publié vers 1978-1979 un pamphlet dont la page couverture, rouge, affichait un titre qui ressemblait à ceci : « Développement et Paix : une organisation cryptocommuniste ». Des membres de TFP avaient organisé une campagne médiatique contre Développement et Paix à l’approche du carême et pendant le carême, avaient alerté la CECC sur la supposée déviance de Développement et Paix et avaient distribué son pamphlet aux portes des églises le dimanche du Carême de partage. Cette campagne visait à amener la CECC à retirer son appui à Développement et Paix, et les paroisses du pays à boycotter son financement.

Dès la première demie des années 1970, le Secteur anglais du Service de l’Éducation connut une situation semblable, en particulier dans l’archidiocèse de Toronto où fut aussi menée une action de dénonciation de Développement et Paix à la porte des églises.

LifeSiteNews suit aujourd’hui exactement la même stratégie.

1.2   Un certain nombre d’évêques, en particulier Mgr G. Emmett Carter, archevêque de Toronto, avaient prêté l’oreille à ces accusations et convaincu la CECC d’intervenir. Celle-ci, exprimant des doutes quant à la fidélité de Développement et Paix à l’enseignement social de l’Église, allant jusqu’à mettre en cause la foi et la morale d’une importante partie de son personnel, et refusant, comme le dit alors un évêque pourtant défenseur de Développement et Paix, de laisser « attacher le train Développement et Paix à la locomotive du marxisme-léninisme », avait exigé une étude théologique sur le matériel pédagogique et les pratiques de l’organisation, véritable enquête qui fut confiée à un groupe de consultants de Toronto. Le rapport de ce groupe en vint à la conclusion que les accusations n’étaient pas fondées et que le matériel pédagogique et les pratiques de Développement et Paix ne contrevenaient ni à la foi, ni à la morale, ni à l’enseignement social de l’Église.

Là encore, comme aujourd’hui, une enquête de la CECC avait lavé Développement et Paix de tout soupçon.

1.3   Malgré tout, sous la pression de la CECC, on procéda à la révision de la Constitution de Développement et Paix pour y inscrire de façon encore plus explicite le caractère catholique de l’organisation, la nécessité pour les membres d’adhérer à l’évangile tel qu’interprété par l’épiscopat catholique, et le devoir de consulter au plan diocésain les évêques canadiens sur les personnes qui seraient mises en nomination pour siéger au Conseil national de Développement et Paix. De plus, lors d’une réunion houleuse de ce conseil à Terre-Neuve, en 1982, on décida, entre autres, d’engager deux actions majeures :

a)      élargir le membership de Développement et Paix pour éviter le noyautage de l’organisation par quelques-uns,

b)      publier le fascicule Principes de base et orientations, qui devint le guide et même comme une charte de Développement et Paix.

On donna suite à la décision d’élargir le membership d’abord en menant une enquête sociologique approfondie sur les membres alors engagés à Développement et Paix, puis en réalisant une vaste campagne de recrutement de membres actifs auxquels on confia plus de responsabilités. En 5 ans, on atteignit le nombre de 3000 membres; depuis lors, le nombre de membres actifs s’est maintenu quoique la liste actuelle des membres comporte plus de 12 000 noms. C’est à partir de ces années-là qu’on parla plus explicitement de Développement et Paix à la fois comme une institution ou agence et comme un mouvement démocratique.

Cette attitude et ces gestes de la CECC témoignaient de trois choses :

  • de l’attitude timorée de l’épiscopat face aux accusations des groupes d’extrême droite et sa tendance à adopter des mesures de contrôle injustifiées dans l’espoir de les faire taire,
  • de la pratique de l’épiscopat de laisser prévaloir la position de quelques évêques foncièrement méfiants à l’égard de Développement et Paix,
  • de la tentation d’un certain nombre d’évêques de reculer par rapport à l’ecclésiologie de Vatican II et à la pratique de la justice sociale.

La réaction de l’épiscopat, aujourd’hui, face aux accusations de LifeSiteNews, ne diffère pas de celle des années 1970.

 2. Les années 1980

Les années 1980 ont vu éclore une autre crise dans les relations entre Développement et Paix et la CECC, déclenchée cette fois par la campagne « antimilitarisme » de Développement et Paix. Cette campagne d’éducation et d’action se fondait à la fois sur l’analyse des guerres et du commerce des armes comme obstacle au développement et sur l’encyclique Populorum Progressio (1967) qui proposait au monde de fonder la paix non sur les armes, mais sur le développement des peuples, en particulier sur l’éradication de la pauvreté. Paul VI donnait ainsi suite à Vatican II, qui lui avait expressément demandé de publier une encyclique approfondissant l’analyse du concile et détaillant davantage les actions propres à le mettre en pratique. Paul VI résumait sa pensée dans l’expression lapidaire « le développement est le nouveau nom de la paix » – d’où Développement et Paix a tiré son nom.

La campagne d’éducation de Développement et Paix suscita un fort malaise aussi bien dans l’Église qu’au sein du gouvernement. Cette crise fut moins aiguë, mais non moins réelle, que la précédente. À la suite du dialogue de Développement et Paix avec la CECC, celle-ci ne prit aucune mesure particulière, mais l’Ordinariat militaire et quelques autres diocèses boycottèrent le Carême de partage durant quelques années. Par ailleurs, cette campagne d’éducation et d’action mit à mal les relations de Développement et Paix avec l’ACDI, qui menaça de couper une partie du financement de Développement et Paix, mais qui, en bout de ligne, se contenta d’exiger que l’argent de l’ACDI ne servît pas à produire le matériel pédagogiqueet que cela fût clairement signifié dans ce matériel.

3. Les années 2000

C’est en 2000 que LifeSiteNews lança ses premières attaques contre Développement et Paix à cause de l’appui de l’organisation à la Marche mondiale des femmes. LifeSiteNews accusa Développement et Paix d’appuyer le droit à l’avortement ainsi que des groupes qui promouvait ce droit. On eût beau expliquer que la plateforme de revendications officielle de la Marche mondiale des femmes ne comprenait pas la revendication du « libre choix » ni celle du « droit à la santé reproductive », ces deux revendications faisant l’objet d’un document séparé qu’appuyaient seules les organisations qui la signaient explicitement et que la Marche mondiale des femmes ne promouvait pas activement. On eût beau également démonter que cette approche était due, entre autres, à l’influence de groupes chrétiens comme Développement et Paix, dont une représentante siégeait au comité de coordination de la Marche, ou encore rappeler l’exemple du Vatican qui, à l’ONU par exemple, signe des conventions en faisant inclure l’énumération des clauses qu’il n’appuie pas. Rien n’y fit. LifeSiteNews maintint ses accusations. Et comme c’est le cas présentement, LifeSiteNews porta ses accusations lors du carême dans le but de boycotter le financement de Développement et Paix par les paroisses et les diocèses.

Des évêques, en particulier ceux de Toronto, de Vancouver et de Hamilton, partageaient la position de LifeSiteNews. Selon eux, lorsqu’on accepte de s’asseoir à la même table que des groupes Pro-choix ou de tout autre groupe partageant les mêmes positions, quels que soient le but et les stratégies des enjeux soulevés et des actions entreprises, on cautionnerait à tout le moins indirectement le droit à l’avortement (on serait donc coupable par association). Et même, au fond, insinuait-on, il ne serait pas surprenant que Développement et Paix ait pris des distances à l’égard de l’enseignement de l’Église sur la vie et la procréation. Par contre d’autres évêques prirent publiquement position en faveur de l’engagement de Développement et Paix dans la Marche mondiale des femmes, comprenant que la volonté d’être Église dans le monde entraînait forcément à s’engager dans la mêlée et à côtoyer, dans certaines circonstances et à certaines conditions, des groupes dont l’Église ne partage pas les positions, et faisant confiance à la capacité de discernement et de transparence de Développement et Paix dans ses engagements. La CECC n’intervint pas à l’encontre de Développement et Paix; et Développement et Paix crut pouvoir compter sur l’appui majoritaire des évêques. Cependant des diocèses retinrent longtemps les revenus du Carême de partage, mais finirent par les remettre à Développement et Paix, quoique l’archidiocèse de Toronto les amputât de quelques centaines de milliers de dollars.

 

4. Les années 2010-2011

La crise actuelle ne diffère pas de celle des années 2000, elle n’en est que le prolongement. LifeSiteNews, acharné dans sa campagne de dénigrement, n’a pas cessé de fouiller les projets de Développement et Paix dans les pays du Sud et ses campagnes d’éducation au Canada à la recherche de tout élément qui pourrait donner l’impression que Développement et Paix appuie de quelque manière le droit à l’avortement. Il est clair que seul le démembrement de Développement et Paix ou son renoncement à ses pratiques de justice sociale conformément à sa mission satisfera LifeSiteNews.

Cette présente crise suit la même trajectoire que celle des années 1970-1980 :

Ébranlée par les accusations de LifeSiteNews, la CECC a mené son enquête, en particulier en déléguant une mission au Mexique pour étudier sur place les projets de Développement et Paix mis en cause. Le rapport de cette enquête a conclu que les accusations de LifeSiteNews n’étaient pas fondées, mais invitait Développement et Paix à faire preuve d’une plus grande prudence dans ses engagements.

Mais cela n’a ni calmé LifeSiteNews ni rassuré tous les évêques. LifeSiteNews a entre autres laissé entendre que la délégation au Mexique avait été noyauté par Développement et Paix, et le rapport de manquer d’honnêteté et de véracité. Bref, comme on est assuré à l’avance et en quelque sorte par principe de la culpabilité de Développement et Paix, rien ne les fera changer d’opinion.

Quatre éléments majeurs distinguent la crise actuelle de celle des années 2000 :

  • un plus grand nombre d’évêques semblent partager les accusations de LifeSiteNews et prennent des mesures plus draconiennes à l’encontre de Développement et Paix,
  • au sein même de Développement et Paix, des membres, y compris en poste de responsabilité, partagent les vues de LifeSiteNews,
  • la centralisation du débat et du dialogue au sommet de la hiérarchie de Développement et Paix et, nous dit-on, la quasi-consigne du silence imposé au personnel,
  • la faible vigueur que Développement et Paix semble mettre à défendre sa mission, son autonomie et ses pratiques.

Face aux accusations et aux attaques, Développement et Paix est impuissant parce que présumé coupable. Or, comme on le sait bien, on peut démontrer qu’on n’est pas coupable d’un délit particulier, mais jamais qu’on est totalement innocent de tout délit possible. C’est pourquoi le système de justice occidentale repose sur la présomption d’innocence, présomption que LifeSiteNews et certains évêques refusent d’accorder à Développement et Paix.

La CECC – ou son Secrétariat – a, grosso modo, adopté la même réponse que dans les années 1970-1980, c’est-à-dire la mise en place de mesures de contrôle plus serré de Développement et Paix, en dépit du rapport ayant lavé Développement et Paix de tout soupçon. Parmi ces mesures, il y a :

  • la nécessité de faire approuver par les évêques du Sud les projets que Développement et Paix aurait l’intention d’appuyer,
  • la mise en place à la CECC d’instances de supervision et de contrôle de Développement et Paix; ces mesures semblent survenir à la suite d’un mot d’ordre du Vatican concernant l’ensemble des agences catholiques de « charité » dans le monde pour les ramener dans un modèle d’Église pré-Vatican II.

5. Enjeux profonds des crises

5.1   L’histoire, partielle, des crises et tensions entre Développement et Paix, des groupes d’extrême droite et l’épiscopat illustre la permanence de certains enjeux liés à Développement et Paix :

  • dès les premières années de Développement et Paix et tout au long de son histoire, il exista des tensions avec la CECC ou certains évêques capables d’influencer la CECC, tensions qui, à certains moments, allèrent jusqu’à des crises graves;
  • presque chacune de ces crises connut le même déroulement : attaques/accusations de la droite politique et chrétienne;
  • ouverture sympathique de certains évêques à recevoir ces accusations et à leur donner du crédit et de la légitimité, et même utilisation de la situation comme prétexte à remettre Développement et Paix en question;
  • inquiétudes à la CECC et/ou volonté de calmer le jeu;
  • enquêtes exonérant Développement et Paix;
  • adoption malgré tout par la CECC de mesures pour accroître le contrôle épiscopal sur Développement et Paix, mesures qui ont pour effet de grignoter le modèle ouvert, démocratique et engagé d’une institution d’Église (Développement et Paix) créée dans la foulée et l’esprit de Vatican II.

5.2   Ces crises ont certes tourné autour d’enjeux précis auxquels l’épiscopat est particulièrement sensible : lutte armée, socialisme, droits des femmes, avortement. Mais ce serait une explication trop courte que de s’en tenir à ce premier niveau d’analyse. Les tensions – permanentes, et dont les crises sont à la fois des révélateurs et des paroxysmes – ne peuvent s’expliquer que par des facteurs plus profonds, qu’on peut regrouper autour de trois pôles :

a)      une vision du monde, de l’Église et de leurs rapports, en particulier :

  • les exigences concrètes de la vision de l’Église « peuple de Dieu » : Développement et Paix a été expressément conçu comme un projet de l’ensemble du peuple de Dieu et comme lieu d’engagement de l’ensemble du peuple de Dieu; la composition du membership de Développement et Paix en témoigne clairement; l’annonce que la CECC voudrait revoir la Constitution de Développement et Paix pour éliminer les deux postes du Conseil national remplis par des évêques, additionnée des mesures de contrôle déjà mises en place ou envisagées, signent la mort de cette vision de l’Église peuple de Dieu.
  • la théologie des signes des temps (initiée par Jean XXIII, fondée par Vatican II, et mise au point dans le dialogue suivi entre Paul VI et le cardinal Roy à titre de président de la Commission pontificale Justice et Paix), selon laquelle les « mouvements sociaux » sont portés par l’Esprit et marquent la marche vers le Royaume;
  • l’exercice de l’autorité dans l’Église; en créant Développement et Paix et en lui donnant sa mission et ses structures, la CECC a voulu s’éloigner du modèle traditionnel; on le remet en cause aujourd’hui, non seulement au Canada, mais dans toute l’Église catholique;

b)      les exigences professionnelles de l’engagement des chrétiennes et des chrétiens pour le développement, les droits et la justice, au-delà mais sans exclure la pratique de la charité comme témoignage; et la pédagogie d’engagement, au cœur de la mêlée, aux côtés et avec les groupes communautaires, syndicats, etc., prônée par la CECC;

c)      on ne saurait taire non plus le rôle des laïques et les relations laïcat-épiscopat; comme on vient de le dire, Développement et Paix a été et demeure un lieu d’engagement de tout le peuple de Dieu, mais on doit aussi reconnaître que les laïcs y ont joué et y jouent un rôle fort important, ayant presque toujours assumé la présidence et toujours la direction générale; de plus, il peut être éclairant de noter que Développement et Paix a constitué un lieu privilégié d’engagement des leaders laïques de l’Action catholique, dont le financement a été presque totalement aboli par les évêques lors de « la crise de l’Action catholique » dans les années 1960 : il suffit, pour s’en rendre compte, de dresser la liste de nombreux leaders des premières années de Développement et Paix, tous issus de l’Action catholique : Maione, Tremblay, Champagne, Gauthier, Johnston, Flynn, etc. – L’utilisation du financement pour mettre au pas une organisation n’est pas nouvelle.

Plutôt que de prendre des mesures unilatérales, la CECC est-elle disposée à poursuivre avec Développement et Paix un dialogue ouvert sur ces enjeux? Développement et Paix, plutôt que d’accepter trop rapidement, veut-il « livrer dialogue »?

Fabien Leboeuf

Directeur général de 1996 à 2001

Le 9 septembre 2011

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Une réponse à “Développement et paix – Une histoire tissée de tensions entre des évêques/la CECC et D&P – par Fabien Leboeuf ex-directeur général de DP

  1. Superbe analyse!! Heureux de ce survol historique qui contextualise la situation actuelle. Comme quoi le combat contre les idéologies cryptocatholiques ou cryptochrétiennes (on dit bien cryptocommuniste…) en est un sans fin ou presque. Quand ces crypto se rappelleront-ils que le Christ a parlé à la Samaritaine, s’est invité chez Mathieu, a condamné les marchands du temple? Dieu du ciel, il y a tellement d’exemples ou Jésus aidait et écoutait pour donner la foi dans l’action, le regard et le geste d’amour et de compassion. Où sont certains de nos évêques qui défendent des idéologies ou des gouvernements de gauche (surtout) ou de droite (si peu) indéfendables, qui condamnent avec un esprit pharisien qui fait honte?

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