Nihil obstat: le pouvoir absolu d’interférence par Michel Beaudin

Dans cette réflexion substantielle, Michel Beaudin aborde des questions fondamentales pour l’intégrité de Développement et Paix et des partenariats établis de longue date avec des groupes du Sud. La responsabilité des baptisés en Église est aussi abordée car mise en péril dans la crise actuelle.

Version anglaise  DP NihilObstat MB_English

Nihil obstat : le pouvoir absolu d’interférence d’évêques du Sud,

contradictoire avec des relations de partenariat, avec le travail de développement, avec la co-responsabilité ecclésiale,

et donc avec l’identité et la mission de Développement et Paix

 

Le 19 septembre prochain, le Comité de liaison de Développement et Paix (D&P), nommé par le Conseil national de juin dernier, entreprendra des discussions et négociations avec le Comité permanent de la CÉCC concernant certains litiges entre les deux organismes depuis 2009. Les résultats devront être ramenés au Conseil national de novembre prochain. C’est dire que nous entrons dans une phase cruciale pour l’avenir de D&P. C’est la première fois que je m’exprime sur ce site Internet initié par quatre courageux et dévoués membres de D&P. La réflexion que je présente ici à titre strictement personnel se situe dans le droit fil de mes deux interventions précédentes sur la situation en cours à D&P. La première a été faite dans le cadre d’une lettre du Comité de théologie de D&P adressée au Conseil national à la fin d’avril dernier, et l’autre a consisté en une lettre personnelle au Conseil national également, le 8 juin dernier.

La lettre du Comité de théologie réagissait particulièrement au geste prématuré et brutal de rupture posé par l’Archevêque d’Ottawa et par la direction générale de D&P vis-à-vis de PRODH, un partenaire mexicain de notre organisme, attaqué pour une deuxième fois par LifeSiteNews (LSN). Elle réagissait aussi à l’attitude véhémente de la CÉCC, manifestée par sa permanence lors d’une rencontre avec la direction générale de D&P, une semaine après le geste posé par l’Archevêque d’Ottawa, ainsi qu’aux demandes, à notre sens abusives, alors adressées à l’Organisme, notamment de larguer immédiatement deux de ses partenaires de longue date, le PRODH lui-même et le NMJD (Sierra Leone)[1], de ne pas défendre les partenaires, et de se soumettre à une série de mesures édictées unilatéralement par la permanence de la CÉCC. Nous avons alors prié le Conseil national (d’ailleurs alors peu informé de la situation) de se mêler directement de cette affaire en tant que première instance responsable de D&P,  et d’y impliquer les membres de la base.

Par ailleurs, le 8 juin dernier, deux jours avant la réunion du Conseil national, j’adressais à celui-ci une lettre, personnelle cette fois, pour le mettre en garde contre les distorsions potentielles que pouvait impliquer une mesure structurante qui était impérativement faite à D&P au nom de la CÉCC : celle de soumettre tous les partenaires actuels et futurs de D&P à l’approbation des évêques du Sud concernés, diocèse par diocèse, par l’émission d’un nihil obstat[2] (littéralement :  «rien n’empêche ou ne s’oppose» – formule par laquelle une autorité ecclésiale déclare une personne, un groupe ou un écrit comme conforme à l’enseignement de l’Église catholique). Je faisais valoir que cette mesure compromettait de façon frontale le sens même du partenariat, la consistance de la responsabilité des laïcs dans l’Église (dont celle confiée par les évêques lors de la mise sur pied de D&P, d’ailleurs  créé  conjointement avec le clergé et les laïcs), et, enfin, la mission et la nature même de D&P. C’est cette question du nihil obstat qui fera l’objet du propos qui suit, une question qui sera d’ailleurs au centre des pourparlers prochains. Je lance cette réflexion comme une «bouteille à la mer»!

1. Quelques réflexions préliminaires sur la situation actuelle subie par D&P

Je commencerais cette nouvelle réflexion par quatre courts extraits du Rapport définitif du Groupe de travail du Conseil national,  intitulé «…Un moment de grâce» et déposé en novembre 2010[3].  Ils m’ont semblé expressifs de l’étrange processus auquel est soumis Développement et Paix (D&P) depuis 2009 par un comité de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CÉCC), et maintenant engagé dans une phase décisive. Je dis bien par la CÉCC et non par LifeSiteNews (LSN) comme tel. Le Rapport  fait suite à la première attaque de LSN, en 2009. Une autre controverse a été soulevée en 2011 par LSN et des regroupements radicaux pro-vie. Elle a été vite reléguée à l’arrière-plan au profit d’une intensification des pressions sur D&P de la part de la CÉCC.

En fait, et c’est à mon sens une hypothèse qui n’a pas encore été démentie, tout se passe comme si les attaques de LSN n’avaient servi que de prétexte à quelques évêques pour passer à l’action, pour tenter un coup de force, celui de transformer en profondeur la mission et les orientations de D&P. Rien d’improvisé, semble-t-il, mais une intention longuement mûrie et qui trouvait soudainement l’occasion de s’avancer à découvert à un moment où D&P apparaissait plus vulnérable, et où il semblait davantage possible de forcer la main de leurs confrères évêques. Nous sommes plusieurs à voir dans les mesures proposées (ou «imposées», plutôt) à D&P une atteinte directe à son identité même, en contradiction avec une confirmation continue par la CÉCC depuis une quarantaine d’années du mandat et des réalisations de l’Organisme.

 

1) Des extraits significatifs du Rapport «Un moment de grâce»

Voici donc ces extraits qui délimiteront mon propos:

« … Nous devons toujours agir de concert avec les évêques locaux qui sont responsables de l’Église dans les pays éloignés. C’est une question de courtoisie élémentaire et de structure ecclésiale. Les évêques sur place sont également à même de vérifier que les organismes dans leur pays sont des partenaires convenables et n’appuient rien qui soit contraire à notre foi. Les projets que nous finançons doivent avoir, d’une manière ou d’une autre, l’approbation de l’évêque local ou de la conférence épiscopale. » (Archevêque Collins de Toronto, cité à p. 6 du Rapport. C’est moi qui souligne)

 

«… C’est ma conviction et mon espoir que nous verrons le don prophétique que nous avons eu en Développement et Paix, et que nous serons solidaires, si féroce que soit l’opposition, pour protéger et promouvoir la vision qui a inspiré un si grand nombre d’entre nous pendant toutes ces années. Cette réflexion et ce renouvellement de notre engagement pourraient être un moment de grâce pour nous. Prenez bien soin du précieux trésor dont nous avons hérité. LifesiteNews n’est pas une raison valable pour le gaspiller.» (Eileen McCarthy, ancienne présidente du conseil national, p.12. C’est moi qui souligne)

«Si dans l’ensemble, les dirigeants et la plupart des évêques canadiens appuient D&P, plusieurs évêques ont exprimé des inquiétudes au sujet du mandat ou de l’orientation de notre organisation et de notre financement. Avec tout le respect que nous devons à ces évêques et à ces avis divergents, il est clair que si ce point de vue venait à se répandre, D&P serait changé du tout au tout.» (Auteurs du Rapport, p. 1. C’est moi qui souligne)

            Dans sa recommandation N˚ 14, le Rapport, évoquant l’éventualité du retrait par quelques évêques de leur soutien à D&P et les graves conséquences pour tous les volets de la mission de l’Organisme, conclut ainsi : «Un tel scénario de la part de quelques évêques qui jouent un rôle décisif au plan financier aurait aussi pour effet de scinder la CECC et d’affaiblir D&P au point où il ne serait plus que l’ombre de lui-même : une bien triste fin à 43 ans de service exemplaire à l’Église.» (Rapport, pp. 9-10. C’est moi qui souligne)

 

2) L’entrée en scène de la mesure du nihil obstat

 

La situation dans laquelle D&P s’est vu plongé de façon inattendue et contre son gré comporte plusieurs volets dont l’importance relative se dévoile au fur et à mesure que les choses et les enjeux évoluent et que les acteurs dévoilent leurs intentions, positions et arguments. Je pense, par exemple, à LSN et à ses stratégies, aux relations de D&P avec diverses instances de la CÉCC et qui ne manquent pas de révéler des différences et des tensions au sein de celle-ci malgré la volonté et les apparences d’unité, aux relations entre la CÉCC et des groupes tels LSN se voulant les seuls «real catholics», aux réactions de la direction générale de D&P, au rôle du personnel et des membres de la base malgré leur tenue à l’écart jusqu’à récemment, à celui des membres du Conseil national. À l’incidence aussi des politiques actuelles du Vatican  pour l’ensemble de l’Église et particulièrement vis-à-vis des ONG catholiques[4], des politiques brandies au nom d’une «identité catholique» conçue de façon étroite, un thème sur lequel je reviendrai dans une prochaine réflexion. Je pense aussi à l’enseignement social de l’Église comme référence du travail de D&P, ainsi qu’à l’enseignement sur les questions de reproduction humaine et d’avortement que certains voudraient imposer comme pratiquement seuls points de repères pour le travail d’organismes comme le nôtre. Et, enfin, comment ne pas voir dans la crise actuelle l’expression de visions différentes, sinon divergentes, sur la conception et la pratique de l’Église dans le monde d’aujourd’hui?

Mais en ce qui concerne la présente réflexion, les commentaires qui suivent se centreront sur la mesure particulière du nihil obstat à obtenir des évêques du Sud et que le Comité permanent de la CÉCC enjoignait D&P de mettre discrètement en marche dans les deux semaines suivant une réunion conjointe tenue le 28 avril 2011. C’est, à mon sens,  la question la plus importante, celle, en tout cas, qui porte le plus à conséquences néfastes et certes la plus urgente! Je m’attacherai à proposer à la discussion des arguments de types divers qui invitent à une opposition catégorique à cette mesure telle que formulée jusqu’ici. Ce qui n’exclut pas, cependant, un rôle positif à exercer par des évêques du Sud dans le travail de D&P et de ses partenaires, comme c’est souvent le cas actuellement.

Tout en évoquant diverses formes possibles de distorsions dans la mise en oeuvre de la mesure du nihil obstat, je m’attarderai particulièrement à montrer les implications négatives de celle-ci aux plans, par exemple, de la justice due aux personnes pauvres ou opprimées, de la nécessaire cohésion des acteurs du développement intégral, des conditions de possibilité du partenariat si essentiel au développement, du sens de la responsabilité des laïcs dans l’Église, de la valeur du critère de conformité avec l’enseignement de l’Église catholique, et, last but not least, au plan de l’identité même de D&P et de sa mission comme de l’efficacité et du rayonnement prophétique de son travail.

3) Une dernière remarque :  le caractère surréaliste, absurde et absolument kafkaïen de l’approche en cours

 

Mais avant de procéder, une remarque préalable s’impose encore sur la façon même dont tout le débat est engagé, et qui nous donne l’impression de nager en pleine irréalité, comme dans un cauchemar. Le climat est proprement kafkaïen[5]! Sur de simples allégations de LSN, toujours selon une vicieuse stratégie de «culpabilisation par association», tout se passe comme si à la fois la CÉCC et D&P reconnaissaient ces allégations comme fondées, comme si l’on se référait à des situations effectives. La «solution» extrême du nihil obstat souffre d’abord de chercher à s’appliquer à des situations qui ou bien n’existent pas ou bien ne méritent pas ce type de traitement. Inappropriée, elle tombe dans l’absurde tout comme l’entêtement à la mettre quand même en œuvre.  La CÉCC, apeurée et empressée de paraître au-dessus de tout soupçon, donna aussitôt l’impression de chercher à contrôler elle-même, de façon absolue et à tout prix, cette affaire. Aussi est-elle  tombée à bras raccourcis sur D&P, l’obligeant à des lettres d’excuses vis-à-vis de certains évêques, au silence et à des mesures… «démesurées» de contrôle des partenaires du Sud,

Dans ce contexte de panique, tout semble jouer en faveur de l’adoption de la mesure du nihil obstat, apparaissant comme la solution la plus simple, universelle et infaillible! D’un côté, comme mentionné plus haut, il y a ces quelques évêques, gros bâilleurs de fonds de D&P, qui partagent au moins en partie les opinions des «real Catholics» comme celles de LSN et même peut-être comme celles des conservateurs chrétiens fondamentalistes des États-Unis.  Ce sont les proposeurs de cette «one shot solution». D’autre part, il y a plusieurs autres évêques, plus modérés, qui ne veulent surtout pas avoir de problèmes avec LSN et groupes apparentés, catholiques en particuliers, ou encore avec le Vatican. Alors ils cherchent le meilleur moyen d’être «clean» eux-mêmes ainsi que l’Organisme fondé par l’Église canadienne et qu’ils cautionnent, D&P. Le nihil obstat peut alors leur apparaître comme le chemin le plus court pour atteindre cet objectif. Surtout que le travail de censure serait fait par d’autres : leurs confrères du Sud, assez souvent plus conservateurs qu’eux-mêmes. Alors, la tentation sera-t-elle trop forte, surtout si les évêques restants, peut-être la majorité, demeurent passifs, ne se mêlent pas au débat?

Pour sa part, jusqu’à tout récemment tout au moins, D&P, par la voix de sa direction générale et de l’Exécutif du Conseil national s’est comme «écrasé», obtempérant à tout ou presque, semble-t-il, et,  par exemple, à  cette mesure du nihil obstat dont il est question ici. Bien symptomatique à cet égard apparaît la recommandation N˚ 6 du Rapport «Un moment de grâce…» (p. 5) qui propose que certains membres de D&P aient l’œil en permanence sur les «sites Internet de chacun de nos partenaires et projets dans les pays du Sud et au Canada» pour y «surveiller le contenu et la présence de liens qui pourraient mener (par association) à de fausses accusations portées contre D&P»!

Mais comment des partenariats pourraient-ils rester viables dans de telles conditions? Le présupposé indispensable de confiance mutuelle est ici sapé à sa base. Ici, les relations, le développement et le réel même ne comptent plus. Seules importent la règle, la loi et la surveillance perpétuelle. Comment D&P pourrait-il accepter d’agir, même si ce devait être au nom de l’Église, de la même manière que certaines ONG ont agi autrefois, et peut-être même encore aujourd’hui, comme des instruments de surveillance d’agences de renseignement (CIA, par exemple) ou d’États dictatoriaux?

Le climat de crainte (vis-à-vis de LSN, du Vatican…?) semble ainsi, par pressions interposées,  s’être propagé de la CÉCC à D&P lui-même. Comment expliquer que la direction de l’Organisme (incluant l’Exécutif du Conseil national) ait si soudainement emprunté une telle voie malgré une trajectoire et un bilan dont tout le mouvement pouvait être si fier[6]? Et cela jusqu’à maintenir les membres de D&P et même une grande partie du Conseil national dans le noir pendant deux années? Je ne voudrais pas accabler exagérément ni surtout indûment ces représentants dont je ne doute pas de  la bonne foi et de l’engagement envers l’Organisme. Je soupçonne d’abord que de très fortes pressions exercées au nom supposément de la CÉCC aient joué un rôle prépondérant, incluant particulièrement les menaces financières de diocèses grands donateurs[7]  et donc la crainte de voir D&P être profondément déstabilisé à ce plan. On peut aussi penser à une culture de déférence ou d’obéissance spontanée mais excessive des laïcs vis-à-vis des autorités ecclésiales, encore très vive surtout en milieu anglophone. Ou encore à une faiblesse, chez ces représentants, des repères politiques ou théologiques à opposer aux pressions subies. Surtout, il a été fait l’erreur de ne pas s’appuyer avec assurance et confiance sur le personnel et sur les membres, sur le mouvement lui-même. Celui-ci, au delà de toute expertise particulière, a pour force vive la spiritualité et l’engagement croyant de ses membres; c’est ce qui le meut, de même qu’un profond enracinement dans la tradition de D&P.

Quoiqu’il en soit, la résultante a pour effet de rendre la partie inégale, de rendre l’Organisme indûment vulnérable. Il est impérieux que le Conseil national et la direction générale se ressaisissent et fassent preuve d’une articulation plus solide face particulièrement à ce qui semble une force minoritaire mais très résolue à la CÉCC. Ce n’est qu’à cette condition que l’attention d’autres évêques sera attirée sur ce qui est en train de se passer et que l’occasion leur sera donnée de prendre part au débat et de faire prévaloir d’autres points de vue. Autrement, si D&P acquiesce de lui-même à trop de compromis par la voix de ses porte-parole officiels, comment ces évêques tout comme d’autres personnes et groupes concernés pourraient-ils le défendre malgré lui?

Voilà donc pour le climat et les circonstances très particulières qui ont fait prendre à la crise sa tangente actuelle, proprement surréaliste, comme si elle évoluait dans un univers fictif, ce que la peur peut souvent provoquer. Cessons donc de craindre et revenons-en aux faits dont l’examen a été cavalièrement éludé, notamment quant à ce qui est reproché à certains partenaires de D&P[8]. Cette remarque préalable étant faite, je passe au propos essentiel de cette réflexion, la discussion du nihil obstat, mesure à laquelle semblent tenir certains évêques comme seule solution possible à la crise actuelle, au mépris de tout autre train de mesures d’amélioration du fonctionnement de D&P, ce qui paraît pour le moins suspect.

Là encore, l’exercice ne vaudra que dans la mesure où D&P pourra avoir des interlocuteurs ou des représentants de la CÉCC ouverts à la réalité de D&P et des peuples du Sud, capables de concevoir une mission de l’Église toujours située dans le monde (un préalable à toute prise de position à contre-courant ou pas sur une question particulière) et non retranchée derrière ses remparts, et donc soucieux d’un véritable discernement. Car du côté des évêques les plus radicaux, la logique prépondérante semble être celle de la puissance ou de l’argent. «Money talks», constatait avec franchise (et courage) Mgr. Claude Champagne, évêque d’Edmundston et qui siège d’ailleurs au Conseil national de D&P, dans une entrevue à Proximo (Radio Ville-Marie) le 11 juin 2011[9]. Traduction libre : «auront finalement raison ceux dont le pouvoir financier pèse le plus lourd». Dans ces conditions, aucun autre type d’argument ne saurait compter et finalement prévaloir auprès de ces évêques. À moins d’une heureuse (mais improbable) surprise contraire, je ne pense pas qu’ils soient capables ou prêts à reconsidérer leurs positions. Leur horizon et leur façon de penser semblent le leur interdire. Mais, alors, sommes-nous encore dans une Église dont la «pierre d’angle», Jésus, expression ultime de la gratuité de Dieu, s’est d’abord identifié aux plus démunis (Mt 25), ou bien dans une assemblée d’actionnaires où le nombre de votes dévolu à chacun est déterminé par l’importance relative des fonds investis?

Si ces évêques devaient persister dans leur visée, je serais d’avis que D&P adopte sans équivoque, bien qu’à grand regret, la position suivante face à ceux-ci : celle de renoncer aux fonds provenant de leurs diocèses[10], vue la priorité absolue de préserver son intégrité qui n’est pas à «vendre», qui n’est pas négociable! Pour paraphraser l’évangile : il vaudrait mieux que D&P se retrouve manchot ou borgne que de se perdre tout entier, que de perdre son âme. Nous en subirions certes des contrecoups majeurs à court et à moyen terme, mais cela en aurait valu la peine. D&P devrait alors poursuivre plus sereinement et plus librement sa route avec les seuls évêques et diocèses qui auraient bien voulu lui faire confiance, comme dans tout partenariat véritable, et l’accompagner dans une commune mission, en refusant de pervertir ou de caricaturer celle-ci!

2. Quelques arguments critiques sur l’impasse de la «solution» du nihil obstat et sur la dissolution de l’intégrité D&P qu’elle suppose

 

«Il est important de préserver l’indépendance de Développement et Paix dans le combat pour la construction d’une éthique publique, combat dans lequel nous, les chrétiennes et les chrétiens, nous nous impliquons en tant que citoyennes et citoyens. Si D&P demeure dans les limites étroites de la position catholique fondamentaliste, c’est la fin de sa contribution au développement humain participatif». (Réaction à la crise à Développement et Paix par Francisco De Roux, provincial des Jésuites de Colombie, ami de longue date de D&P et ancien directeur de CINEP, un partenaire de D&P jusqu’à il y a environ trois ans)

 

Les arguments que je voudrais mettre de l’avant à l’encontre de l’option du nihil obstat peuvent être de divers ordres : pratiques, politiques, de principe et, dans certains cas, théologiques même. Certains recouperont ou feront écho aux objections dont faisaient état à l’unanimité les employéEs chargés de programmes internationaux de D&P dans une lettre adressée au Président du Conseil national et au Directeur général le 26 avril dernier, et cela, bien sûr, à partir de leur expertise et de leur pratique quotidienne de rapports avec les partenaires de l’Organisme. Je présenterai ces arguments au regard de la question du partenariat, liée intimement aux critères d’un développement véritable, ainsi qu’au regard du type d’ecclésialité  mis en œuvre par le travail de D&P, notamment quant à la co-responsabilité dans l’Église. Enfin, je conclurai par quelques considérations sur l’identité de D&P qui se trouve mise en cause par une telle mesure et par l’indication d’une voie plus prometteuse et respectueuse tant de la mission de D&P que de ses partenaires.

1) Une fine fleur de l’évolution de D&P : le partenariat et le travail en réseau

La fin de non-recevoir à l’endroit de la politique du nihil obstat n’est ni gratuite ni d’abord négative. C’est un «non» qui veut rendre possible un «oui», celui de la poursuite d’une grande avancée dans la pratique du développement et de la lutte pour la justice sociale et environnementale : la relation de partenariat et le travail en réseau. Le  partenariat représente un dépassement significatif et exemplaire de l’assistantialisme traditionnel en tant que forme de prolongement du colonialisme ou encore comme envers «hypocrite» (malgré parfois les bonnes intentions des participants) des stratégies plus modernes de l’exploitation. Les promoteurs et profiteurs de la mondialisation néolibérale, par exemple, s’accommodent fort bien d’une philanthropie qui laisse intactes les structures injustes, sans visée de libération, donc, et prometteuse seulement d’une sujétion sans fin pour les «perdants».

Nous savons bien comment D&P en est arrivé à donner à sa volonté de solidarité une forme d’expression appelée «partenariat»[11]. Il ne s’agissait plus d’une assistance paternaliste basée sur une relation de dépendance donateur/bénéficiaire, et conçue comme une aide à des démunis pour faire face à leurs problèmes propres, problèmes avec lesquels l’«aidant» n’aurait rien eu à voir. Le partenariat se voulait plutôt la traduction d’une co-responsabilité par rapport à des problèmes et à des défis communs. Du coup, les analyses devaient être menées conjointement et les décisions, prises ensemble, et cela sur la base d’une confiance réciproque et à partir de critères partagés. La relation financière était relativisée et intégrée dans une relation plus globale et plus importante qui appelait les partenaires à s’engager sur leurs propres bases dans des luttes pour le changement social, ici et là-bas. Quelque chose de cette approche a été présent dès la fondation de D&P (ex. absence de personnel dans le Tiers-Monde, importance de l’éducation et du travail d’éradication des causes du mal-développement ici même au Canada, etc.). Cette approche fait partie de ses gènes et l’Organisme n’a cessé de la faire croître. Elle explique en grande partie que D&P en soit venu à constituer une pointe avancée de l’effort de développement conçu comme libération commune, et que son leadership en ce sens soit partout reconnu.

La pertinence du partenariat éclate encore plus dans le contexte actuel. En effet, le modèle dominant, le néolibéralisme, écarte systématiquement des rapports économiques internationaux tout ce qui pourrait remettre en question la sacro-sainte règle de la concurrence sans limites. Inutile d’épiloguer davantage sur le fait que le partenariat se dresse prophétiquement et pour le bien commun de l’humanité à contre-courant de cette «dictature» néolibérale.

Théologiquement, le partenariat constitue potentiellement, à mon sens, une sorte de «sacrement» ou de traduction contextuelle de la solidarité de Dieu, jamais paternaliste mais appelant à la dignité des sujets dans la réciprocité, à ce que la bible appelle «alliance». Jean-Paul II a d’ailleurs reconnu à la solidarité le statut de vertu théologale (SRS, N˚ 40), ou ayant à voir avec la manière d’être même  de ce Dieu que les chrétiens et les chrétiennes, depuis les premiers siècles, disent «trinitaire», c’est-à-dire «communauté solidaire». C’est une telle conception de la solidarité-partenariat ancrée à la profondeur d’un sens de l’humanité et de sa transcendance qui habite les membres et le personnel de D&P. C’est elle qui explique leur désarroi face à toute menace potentielle à cette orientation de D&P, au point que, pour une grande partie d’entre eux et d’entre elles, une fois perdue cette caractéristique, il ne vaudrait plus la peine de militer au sein d’un tel organisme devenu quelconque.

Le partenariat comporte aussi un autre volet, celui du travail en réseau et donc des concertations et des alliances. La visée d’une «civilisation de l’amour» (Paul VI, Jean-Paul II…) ou solidaire ne peut emprunter d’autre chemin que celui de la solidarité. Le terme doit déjà entrer dans la texture même de la voie vers celui-ci. Le mouvement altermondialiste, qui a pour acteurs principaux des organismes de la société civile, illustre bien cette perspective. Celui-ci privilégie la logique du réseau, de l’horizontalité, de la participation égalitaire et plurielle, et donc de la convergence, plutôt que la logique de la hiérarchie et de la centralisation, le plus souvent imposées de l’extérieur selon une «architecture globale» unique plus accordée à la domination homogénéisante qu’à un développement démocratique et intégral.

Concrètement, cela veut dire que, vu l’ampleur des obstacles pour atteindre des changements politiques ou structurels reflétant le bien commun, des groupes joignent leurs forces dans des réseaux parfois stables, parfois changeants, autour de certains objectifs, et expérimentent en cela de nouvelles manières plus humaines d’être société. Ce qui n’implique nullement, cependant, qu’un groupe particulier épouse tous les projets et valeurs des autres composantes de la concertation.

Or l’origine (ou plutôt le prétexte) de la présente crise a consisté justement dans des allégations concernant des groupes ou bien faisant partie des mêmes concertations que des partenaires de D&P, ou bien de façon plus ténue encore, «associés» que fortuitement à nos partenaires par le fait, par exemple,  d’assister à une même remise de prix ou encore de siéger sur un même panel choisi précisément pour sa diversité (ex. PRODH) . Il n’y a pas là, dans tous ces cas, matière à quelque reproche substantiel à l’égard de partenaires de Développement et Paix, ni surtout matière à les renier[12] ou encore à renoncer à une politique de partenariat. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de place légitime pour des améliorations continues dans les processus de choix des partenaires (qui peuvent parfois eux-mêmes être des réseaux, constitués pour des projets spécifiques), et dans l’accompagnement des programmes de ces partenaires. D&P et le «Comité ad hoc» de la CÉCC, devenu Comité permanent pour D&P à l’automne 2010, ont travaillé en ce sens depuis 2009, bien que partiellement et laborieusement certes.

La «culpabilisation par association», comme le fait LSN, n’a aucun sens. Sinon, il faudrait mettre au banc des accusés la CÉCC elle-même pour certaines de ses démarches. Quelques exemples suffiront à montrer l’absurdité hallucinatoire de ce type d’allégation. Ainsi, que diraient les évêques si on les accusait d’être pro-choix du fait qu’ils mènent parfois des partenariats ou des actions conjointes avec les Églises protestantes (comme ce fut le cas par une lettre commune lors de la dernière campagne électorale fédérale par l’intermédiaire du Conseil canadien des Églises) alors que l’une ou l’autre de ces Églises pouvait, par ailleurs,  tenir des positions pro-choix ou du moins différentes de celle de l’Église catholique au sujet de l’avortement?! De même, certaines instances ecclésiales (diocèses, CÉCC, communautés religieuses…) font des investissements financiers. Elles se trouvent nécessairement en compagnie d’autres actionnaires lors de l’assemblée générale d’une entreprise donnée à laquelle elles participent. Elles se doivent alors de questionner les projets ou les investissements de l’entreprise au plan éthique. Cependant, devra-t-on  les rendre coupables des investissements faits par les co-actionnaires dans d’autres entreprises (ex. armements pour l’exportation, sur-exploitation des salariés, produits nocifs pour la santé, et même production de contraceptifs (!), etc.), au-delà de l’obligation morale, par exemple,  d’interpeller ces co-actionnaires en un autre lieu?

2) Incidences néfastes du nihil obstat sur le partenariat et sur le développement

Évoquons sur ce fond de scène les multiples pièges auxquels pourrait donner lieu l’adoption d’une politique accordant aux évêques du Sud un pouvoir discrétionnaire et sans appel sur les partenaires et programmes de D&P.

● Au plan des critères, d’abord, il est dit que la décision d’accorder ou non un nihil obstat à ceux-ci reposerait sur leur conformité à l’enseignement de l’Église (incluant l’enseignement social de celle-ci). Non seulement ce critère est-il assez flou et donc sujet à toutes les interprétations (j’y reviens plus loin), mais l’Église s’y présente d’abord comme une «donneuse de leçons», ce qui est contestable au regard d’une histoire souvent peu reluisante à cet égard, mais aussi parce qu’il s’agit d’une réalité seconde, qui ne prend sens qu’à la lumière de ce qui devrait la précéder: le témoignage de l’amour ou de la solidarité insondable et sans limite de Dieu comme premier moment de l’annonce de l’évangile. Après peuvent venir les explications, un certain «enseignement», etc. Mais dans le cas qui nous occupe, le témoignage a disparu; seule demeure la figure du Juge omnipotent. Alors l’enseignement ne peut au mieux que faire écran à l’évangile ou encore paraître étranger à celui-ci, disparu lui aussi comme référence première. Comme mesure unique substituée à tout processus décisionnel collectif, le pouvoir du nihil obstat est un anti-témoignage en ce qu’il ramène l’image de Dieu à celle d’un monarque ou potentat médiéval n’agissant que selon son seul «bon plaisir», que selon une logique de puissance.

● L’interprétation du critère avancé pose déjà problème dans la mesure où elle dépend des seules positions personnelles et idéologiques des évêques concernés ou encore de leurs intérêts particuliers.

S’il s’agit de l’enseignement moral touchant la sexualité, la reproduction humaine et l’avortement, indépendamment de tout jugement sur le fond, le cas du PRODH est très instructif sur les variables  contextuelles et personnelles qui pourraient jouer dans le mandat remis à l’évêque local. Il semblerait qu’il n’y ait que dans le District de Mexico que l’avortement ne soit pas criminalisé. Or ProDH travaille aussi dans le reste du pays. L’Archevêque de Mexico souhaite probablement que l’avortement y reste criminalisé. Ses reproches à ProDH concernent-ils cette question ou simplement le fait que cet organisme œuvre dans des réseaux où d’autres organismes auraient des positions plus favorables à cette décriminalisation?

Il en va aussi d’une question de cohérence et de courage pour les évêques canadiens. Il me semble important de considérer, tout au moins sur cette question, que lorsqu’en 1989, le gouvernement Mulroney a présenté le projet de loi C-43 décriminalisant l’avortement en soumettant sa pratique à la décision d’un médecin qui devait considérer la vie et la santé de la mère, la CÉCC, tout en réaffirmant la position de l’Église, n’a pas choisi de s’opposer formellement à ce projet de loi. Même en admettant qu’un membre d’un partenariat ou réseau impliquant un partenaire de D&P ait agi dans le même sens, pourrait-on le lui reprocher, surtout dans un contexte de violence et de violation grave des droits humains, en particulier contre les femmes, comme c’est le cas au Mexique. De toute façon, comment ne pas tenir compte de la Commission d’enquête de la CÉCC présidée par Mgr. Lapierre qui, après avoir cherché les faits, concluait à propos des groupes rencontrés au Mexique : «Ils ont cherché à prévenir l’avortement, et à défendre la vie de façon intégrale»[13]. Ne faut-il pas se donner des moyens plus adéquats d’aller au fond des choses au lieu de condamner à distance sur la simple opinion d’un évêque local, ceci dit en toute déférence.

On peut aussi considérer que des divergences de type idéologique entre l’évêque et des partenaires concernés jouent en défaveur de ces derniers de façon imméritée. Des programmes pourraient aussi être soumis, par exemple, à des vues soit  étrangères à leur sens et à leur valeur intrinsèque, soit excessivement conservatrices, et donc, dans les deux cas, contradictoires aussi bien avec le geste de solidarité des catholiques ou des autres citoyens canadiens donateurs qu’avec le travail des partenaires locaux actuels. On sait aussi la proximité de certaines autorités ecclésiales avec des dirigeants économiques et politiques abuseurs avec lesquels peuvent se trouver en conflit des réseaux appuyés par D&P.

Enfin, la formule envisagée ne favoriserait-t-elle pas la tentation, subtile ou non, chez certains évêques, de chercher à orienter l’aide vers leurs seuls projets diocésains et de discréditer conséquemment leurs «compétiteurs». Dans le cas de l’Archevêque de Mexico, par exemple, il aurait dit (ou son représentant) en substance à la délégation de la CÉCC de 2009 que si Développement et Paix avait plutôt dirigé ses dons vers les œuvres de son diocèse, il n’aurait pas connu de tels problèmes! Jusqu’où pouvons-nous être assurés que l’opinion de cet archevêque exprimée dans sa lettre récente à Mgr. Prendergast à propos de PRODH et du Père Luis Arriaga n’a pas été dictée par une telle intention?

● Mais venons-en plus directement aux problèmes qu’on peut anticiper concernant l’application du critère de conformité d’un partenaire ou d’un programme à l’enseignement social plus général de l’Église et aux répercussions sur les orientations du développement et le partenariat, qui sont au cœur du travail de D&P. Les positions de base des évêques varient considérablement de l’un à l’autre. À mon sens, certains évêques du Sud, souvent bien à l’abri à l’ombre des puissants, sont à des années-lumières du sens du développement proposé par tous les papes depuis Paul VI (incluant Benoît XVI, qui a su reconnaître l’exigence irrépressible que les pauvres soient reconnus comme les premiers sujets de leur développement[14]) et concrétisé par D&P. Les efforts de développement seraient alors soumis à leurs vues étroites ou à des motifs plus que discutables. Par ailleurs, je ne doute pas qu’un grand nombre d’évêques du Sud aient parfaitement intégré cette vision du développement prônée par l’enseignement social de l’Église et en aient même déjà anticipé de nouvelles avancées. Il y a là une différence importante.

Dans le premier cas, nous pourrions avoir affaire à des évêques qui, même de bonne foi, feraient régresser vers des conceptions traditionalistes du développement. Un tel déplacement nous ramènerait aussi à l’époque des «bonnes œuvres» où des pauvres, devaient quêter un certificat de bonne conduite morale  auprès de leur curé pour avoir droit à une assistance. Ce serait revenir à la distinction arbitraire entre les «bons» et les «mauvais» pauvres! Pour illustrer les inconséquences de certaines décisions, considérons seulement, précédent instructif, que l’Archevêque de Mexico a pu discréditer le Centre PRODH pourtant  reconnu comme un porteur exceptionnel de l’enseignement social de l’Église, et condamner son directeur, le Père Arriaga qui agit lui-même comme conseiller d’une commission épiscopale mexicaine sur les questions sociales!

Au-delà du placet (ou nihil obstat) formel à obtenir, aussitôt que l’on creuse le processus même d’examen  éventuel des partenaires et programmes par les évêques, on en arrive aux critères mêmes du développement proposés par l’enseignement social de l’Église. Il est alors question de structures à changer, de visée du bien commun, de respect de la dignité des personnes, de leur participation active et démocratique aux projets les concernant, d’option préférentielle pour les pauvres pour que personne ne soit laissé de côté, d’écologie sociale, considération de toutes les dimensions de l’humain («développement intégral»), etc. Ne sont-ce pas ces critères qui doivent primer plutôt que le seul accord formel d’un responsable ecclésial? Je suis persuadé que les vues et pratiques de nombre d’évêques contreviennent carrément à l’enseignement social présumé leur servir de point de repère! Va-t-on se satisfaire de leur seule et unique décision? Jusqu’où les évêques canadiens peuvent-ils être assurés que, lorsqu’un évêque du Sud dira que tel ou tel partenaire de D&P est conforme ou non à l’enseignement (social ou autre) de l’Église, ce point de vue coïncide avec le leur ou même celui du Vatican?

Mais même dans le cas des évêques les plus progressistes et bien au fait des exigences d’un développement véritable, notre objection en est une de principe concernant le sens même du partenariat et du développement. Ceux-ci ne sauraient être vécus en dépendance entière du jugement sans appel d’une instance extérieure. À la fois la relation, ou partenariat[15], et le caractère primordial des personnes et groupes comme sujets (et non objets) du développement seraient contredits et vidés de leur substance même par l’existence d’une telle mesure. De plus, je crois que celle-ci saperait le sens de la relation de D&P avec ses membres et donateurs.

On peut facilement imaginer aussi que l’intervention systématique ou inopinée des évêques locaux avec un pouvoir décisionnel sur chaque programme ou partenaire constituerait un contrôle par court-circuitage, une interférence rendant chaotiques des processus ou des relations de confiance qui ont fait leurs preuves.

Les programmes font déjà l’objet d’études et de consultations diverses aussi bien au Sud (auprès d’autres organismes de confiance ou partenaires de plus longue date, par exemple, ce qui pourrait parfois inclure une instance diocésaine dans la mesure où le diocèse serait déjà partie prenante d’un programme local sollicitant un appui extérieur) qu’ici même auprès de comités spécialisés, et cela aussi bien sur la base des orientations et priorités de l’Organisme que de la valeur intrinsèque des projets soumis. Diverses responsabilités et compétences sont donc déjà bien orchestrées. Il faut ajouter à tout cela la coordination fréquente avec l’ACDI, toujours sur la base des choix de D&P mais obéissant aussi à une planification quinquennale qui tient compte d’une connaissance mutuelle et d’une longue collaboration. La mesure proposée introduirait donc un arbitraire à l’encontre de l’esprit même de collaboration solidaire essentielle à un développement intégral. Le cas récent de l’intervention du gouvernement Harper par l’intermédiaire de la ministre Bev Oda à propos d’une subvention de l’ACDI à l’organisme inter-Églises Kairos est très éloquent sur l’impertinence des interférences abusives dans les processus démocratiques ou administratifs bien fondés liés aux questions de développement.

De plus, paternaliste, cet arbitraire aurait pour effet d’infantiliser les acteurs du développement et leur rôle. Tout le contraire, donc, du mouvement contemporain de la montée d’une société civile comme sujet ou acteur, un contrepoids providentiel à la collusion néolibérale actuelle entre les grands décideurs du marché et ceux de l’État. Un déni de citoyenneté à la fois dans l’Église et dans la société. Une sorte de retour à l’Ancien Régime où prévalait l’arbitraire sur la raison et l’éthique.

● J’introduis ici un dernier argument (aux accents théologiques) dans cette section et sur lequel je reviendrai plus loin sous un autre angle. Privilégier aveuglément et à priori le seul point de vue d’un évêque donné du Sud en le faisant prévaloir sur toute autre considération, c’est en faire une «vache sacrée», une idole! Et je pèse bien mes mots. Dans la tradition biblique, l’idole se reconnaît à ce qu’elle exige d’injustes sacrifices. Ici, la mesure du nihil obstat, telle qu’on voudrait l’imposer, sacrifierait allègrement tout ce qui a été présenté plus haut : acteurs du développement, processus éprouvés, rapports de partenariat, reddition multiple de compte (accountability), développement lui-même, et surtout les plus pauvres et opprimés eux-mêmes, non seulement en faisant les frais de l’interruption du soutien de D&P mais aussi en étant relégués du statut de sujets du développement à celui d’objets de celui-ci. Ironiquement, les évêques du Canada qui se sont eux-mêmes toujours abstenus d’exercer un contrôle direct et absolu sur D&P pour des raisons bien fondées, et qui continuent de s’en défendre, s’apprêtent peut-être à l’accorder à des évêques du Sud, et donc de façon indirecte, par sous-traitance…Cela coûte (politiquement et ecclésialement) moins cher!

3) Autres implications d’une politique de nihil obstat

Arrêtons-nous, finalement, sur quelques autres implications d’une politique de nihil obstat, en particulier, sur le sens de l’Église ainsi promu, sur l’identité de D&P, ainsi que sur le processus sacrificiel qui fait aboutir à un tel résultat.

Désaveu de la co-responsabilité ecclésiale

Il y aurait tout un chapitre à ouvrir sur le modèle d’Église qui sous-tend la situation en cours. Je me limiterai à trois remarques.

(1) L’absolutisation du point de vue d’un évêque comme seule instance décisive d’évaluation des partenaires et programmes de D&P dans son engagement pour un développement intégral et solidaire ne constitue pas seulement un déni de citoyenneté dans la société mais aussi dans l’Église. Elle est contradictoire avec le sens de l’Église comme peuple de Dieu où doivent s’exercer des responsabilités diversifiées sur la base de la diversité même des charismes donnés par l’Esprit pour sa mission. Il y a là un désaveu de la co-responsabilité ecclésiale et, implicitement, de Vatican II.

(2) Deux extraits me semblent singulièrement significatifs de la conception qui cherche ici à s’imposer et qui transforme de facto les laïcs en simples exécutants de tâches techniques sans participation à l’interprétation de la foi et aux décisions sur ses implications politiques ou sociales. J’ai déjà cité plus haut le plaidoyer de l’Archevêque Collins (Toronto) en faveur de la mesure du nihil obstat à l’effet qu’en plus d’une question de «courtoisie élémentaire», l’approbation des «projets que nous finançons» «par l’évêque local ou (de) la conférence épiscopale» était une question «de structure ecclésiale»[16]. J’en rapproche l’extrait suivant d’une lettre de Mgr. Pierre Morissette, président de la CÉCC, à Sœur Mary Finlayson, présidente de la CRC : «[…] ce qui importe pour les évêques canadiens et pour Développement et Paix, c’est que le Centre ProDH ne reçoit pas l’appui sans réserves de l’évêque local au Mexique».

Je comprends par là que la responsabilité dans l’Église s’est rétractée dans le seul corps épiscopal comme seul acteur ecclésial véritable. Que ce n’est que là qu’il peut y avoir des relations de confiance. Significatif, n’est-ce pas? Remarquons aussi le caractère très formel du jugement sur les situations : tout tient à la seule parole d’un évêque en tant qu’évêque. Enfin, je ferais aussi remarquer que ce qui doit «importer aux évêques canadiens», pour paraphraser Mgr. Morissette, ce ne doit pas être d’abord le point de vue de l’évêque local mais avant tout la vérité et donc une évaluation plus substantielle et participative des partenaires et programmes visés. Car la caritas, comme le souligne l’encyclique Caritas in veritate, ne peut passer outre à la vérité.

(3) Enfin, face à l’argument de l’incontournabilité de l’évêque local pour une Église extérieure intervenant indirectement dans le territoire correspondant à son diocèse par le soutien de partenaires, je crois qu’il peut être satisfait par d’autres moyens que par le pouvoir de veto et de nihil obstat, comme je l’aborderai plus loin. N’est-il pas cependant opportun de rappeler ici que les populations et les groupes (notamment séculiers) qui habitent ou oeuvrent sur les territoires concernés n’appartiennent pas aux évêques du lieu. La foi comme la citoyenneté supposent une liberté fondamentale. Une vision ecclésiocentrique ou épiscopocentrique serait contradictoire avec la mission visant à témoigner d’un salut pour le monde et dans le monde.

 

Dissolution de l’identité de D&P

 

Au regard de tout ce qui est menacé dans le travail de D&P par la possible mesure du nihil obstat, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’épiloguer longuement sur la dissolution de la mission et de l’identité de l’Organisme qui résulterait de la mise en place d’une telle politique. Abordons la question sous un angle différent de celui adopté plus haut.

Une telle identité est le fruit d’une longue gestation faite dans une fidélité créatrice et toujours en cours. C’est un équilibre délicat fait de références évangéliques, ecclésiales et politiques fortes, fait aussi d’une mission et d’un esprit profondément intégrés, d’un travail commun au sein de réseaux de solidarité et de confiance patiemment construits et éprouvés, de processus d’éducation et de gestion responsables constamment ajustés et institutionnalisés, d’une lente et profonde transmission intergénérationnelle, etc. D&P est devenu un véritable acteur d’une manière prophétique d’être Église et d’être société. Et cette initiative s’est transformée en mouvement-phare, largement participatif, pour une société civile se mettant en marche de façon autonome pour un autre monde possible et…nécessaire.

Personnellement, D&P a été mon école d’engagement social chrétien. Il a pris le relais des grands prophètes des années 1960 et 1970 (H. Camara, Paul VI avec Populorum progressio, Dom Fragoso, Église et théologie de la libération…) qui ont tant interpellé ma jeunesse et mon désir de servir, qui m’ont insufflé le dynamisme d’un évangile ouvrant sur les plus larges horizons. Si bien que j’ai été poussé à œuvrer à D&P pendant onze (11) années à partir de 1974 avant de poursuivre un travail semblable sur le terrain théologique à la fois à l’université et auprès de groupes engagés ici  ou internationalement selon le même esprit. Et depuis que j’ai quitté l’université, mon seul nouvel engagement c’est à D&P que je l’ai pris, au Comité de théologie cette fois.

Aujourd’hui, je vois avec effarement et incrédulité les propres fondateurs de D&P s’apprêter à détruire cette merveilleuse construction par un coup de pied inconsidéré. La dynamique de D&P ne pourrait survivre à l’installation permanente au-dessus de sa tête, de l’épée de Damoclès du nihil obstat. Pourquoi? Ce que nous avons appris des causes du mal-développement nous éclaire à ce sujet. Ce phénomène résulte toujours, essentiellement, de la mainmise d’une logique étrangère sur les processus internes de développement pour les détourner au profit de quelque intérêt extérieur[17]. L’indispensable synergie interne s’en trouve alors brisée, laissant chaque élément ainsi déconnecté à la dérive.

Constamment suspendu à l’éventualité d’un veto épiscopal, le travail de D&P perdrait de sa consistance propre et de sa crédibilité. À la limite, il pourrait être remplacé par un casier postal où échoueraient les demandes de financement que géreraient quelques automates s’affairant à obtenir le feu vert pour des partenaires-pantins, et à faire suivre des ordres de paiement. L’utopie du contrôle ecclésial parfait enfin réalisée et…vaine! L’ACDI ne voudrait certes plus transiger avec un tel organisme; les membres émigreraient vers des mouvements plus significatifs[18], et la majorité des donateurs cesseraient lucidement de financer une telle parodie d’organisme de solidarité. C’est ainsi que les régimes oppressifs «cassent» les résistants, dans les prisons par exemple comme l’a expérimenté Nelson Mandela, en les soumettant constamment à l’arbitraire et à l’imprévisible, ou en leur imposant des tâches répétitives et absurdes comme celle de casser des cailloux indéfiniment et pour rien.

Je veux dire par là que placé à la merci d’une volonté extérieure seule décisive, le travail de D&P deviendrait vite dérisoire, vide, sans intérêt. L’imposition de l’exigence du nihil obstat n’équivaudrait pas seulement à une mise en tutelle permanente de D&P, mais entraînerait aussi sa désarticulation et sa dissolution. Méconnaissable, devenu que l’ombre de lui-même, l’Organisme disparaîtrait rapidement, je crois. D’ailleurs,  il est des visions de l’avenir de Développement et Paix qui ne valent pas que le mouvement se perpétue.  Il y a des options qui ne sauraient être négociables.

 

La mesure du  nihil obstat : résultat d’un processus sacrificiel ou de bouc émissaire

L’imposition de la règle du nihil obstat comme «poste de contrôle» unique et décisif du travail international de D&P paraît si disproportionnée par rapport à la situation de l’Organisme qu’on ne peut s’empêcher de soupçonner qu’elle obéit davantage à d’autres enjeux et intérêts dont justement D&P et ses partenaires et programmes devraient faire les frais.

En fait, je redoute un processus vieux comme le monde, celui d’une cascade d’ententes faussées entre deux parties aux dépens d’un tiers, ou  processus de bouc émissaire dont, selon le penseur René Girard, la révélation chrétienne, à travers la tradition biblique,  a justement dévoilé le caractère fallacieux et sacrificiel. Ce processus pourrait, par exemple, avoir pour acteurs : (1) un premier duo, LifeSiteNews (à faire taire) et la CÉCC, aux dépens de la vérité, de Développement et Paix, d’éléments essentiels de son identité et de sa mission, et au bout du compte, des populations du Sud; (2) sur le même plan et avec les mêmes conséquences, un second duo : le besoin pour la CÉCC de «montrer patte blanche» vis-à-vis du Vatican et de sa nouvelle et très questionnable politique de contrôle et de réorientation des ONG catholiques comme le cas récent et scandaleux de Caritas internationalis en a été la triste illustration; (3) et encore : des évêques ou groupes d’évêques au sein de la CÉCC dont l’«unité» serait préservée aux dépens de D&P; (4) enfin, l’harmonie (et la poursuite du versement de fonds) entre la CÉCC et D&P aux dépens, cette fois, de partenaires de D&P, comme cela s’est déjà produit avec le PRODH et le NMJD.

 

Cette situation soulève des questions que nous devons nous mêmes discuter à propos aussi de notre propre attitude: sommes-nous, en tant qu’organisme, en train d’«acheter la paix» en «sacrifiant» les pauvres et ceux qui les défendent? Les fausses paix sont des idoles impitoyables avec lesquelles nous ne devons pas transiger. La seule expérience jusqu’ici de la politique du nihil obstat a été, de façon prévisible, un échec total. Sur de simples et vicieuses allégations de LSN et d’un avis ambigu et non documenté de l’Archevêque de Mexico, l’Archevêque d’Ottawa et la direction de D&P (avec l’appui de la CÉCC) ont immédiatement rompu avec l’organisme PRODH et retourné cavalièrement son représentant chez lui. Cela ne peut que faire craindre le pire pour les situations à venir visées par la mesure qui s’annonce et pouvant résulter en un refus par un évêque d’accorder son «placet» à un éventuel partenaire?

Il n’y a pas de quoi être fiers de notre comportement jusqu’ici. D&P ne s’est pas conduit en véritable partenaire. Il n’a fait que semblant d’être un partenaire! Aux yeux des membres de D&P, ce partenaire, le PRODH, tout comme le NMJD ont été «lâchés» ou «vendus» à bien vil prix, pour une «poignée de dollars»  ou, si l’on veut, sous la menace par certains diocèses de retenir des fonds recueillis pendant le Carême de partage. Pourtant la solidarité et le partenariat, à la manière de la dignité, n’ont pas de prix!

 

 

3. Conclusion : une autre voie et quelques appels

 

En guise de conclusion, je voudrais d’abord suggérer qu’il y a d’autres voies possibles d’accompagnement de D&P par les évêques canadiens et surtout plus respectueuses de l’intégrité de ce joyau de l’Église catholique canadienne. Je lancerais ensuite quelques appels.

Une autre voie

Il ne s’agit pas d’empêcher une saine évolution, qui s’est d’ailleurs toujours faite à Développement et Paix, mais jamais, à ma connaissance, avec un fusil sur la tempe comme actuellement. C’est sur le fond de scène qui précède – et certes à compléter par d’autres éléments – qu’il faut évaluer et rejeter, me semble-t-il,  la politique forcée de la sollicitation d’un nihil obstat de la part des évêques du Sud concernés. S’il y a un discernement sain à faire, celui-ci ne devrait pas se faire dans la précipitation ni selon des modalités fixées unilatéralement. Il pourrait ainsi commencer par un examen de ses motifs et objectifs et se poursuivre, s’il y a lieu, par une vaste recherche sur l’ensemble de ses engagements internationaux (au-delà de quelques cas éventuellement problématiques)  en mettant à contribution tous les acteurs, y compris les évêques du Sud. Les partenaires de D&P, par exemple, devraient être entendus, ce qui serait la moindre des exigences.

À quoi aboutirait-on? C’est à voir. Mais en ce qui concerne l’implication des évêques locaux dans le cours régulier des choses, vu le caractère confessionnel de D&P et vu, dans certains cas, un engagement réel des Églises diocésaines dans des programmes de développement liés ou pas à D&P, on ne pourrait certes pas écarter à priori que les évêques soient informés et de même consultés, parmi d’autres interlocuteurs, mais sans que leur point de vue ne prévale indûment. La consultation des évêques pourrait cependant être limitée aux cas de nouveaux partenaires (et non aux partenaires existants) et d’établissement de nouveaux programmes dans une région.

D&P devrait aussi tenir à ce que toute nouvelle proposition le concernant et issue des négociations actuelles avec le Comité permanent de la CÉCC soit d’abord étudiée avec soin aux niveaux appropriés de l’Organisme (incluant les instances de participation directe des membres) et fasse l’objet d’éventuelles modifications (sinon de son retrait si ses modalités s’avéraient néfastes). De même, le Conseil national devrait être directement impliqué dans l’établissement des modalités de l’éventuelle recherche-terrain évoquée plus haut.

Enfin, les cas de partenaires évincés récemment devraient impérativement être reconsidérés, parallèlement aux démarches en cours visant à résoudre les problèmes soulevés par de nouvelles politiques et procédures. Il en va du sens même du partenariat déjà engagé avec eux et donc de l’intégrité de l’Organisme à ce plan.

Des appels

Je termine par quelques appels.

● D’abord aux membres de D&P :

Il nous est maintenant donné ou imposé, en raison des circonstances, de vivre quelque chose de la réalité et des difficultés que nos partenaires du Sud subissent de façon continue et à plus grande intensité. Il nous faut nous montrer à la hauteur dans cette forme inattendue de solidarité et apprendre un nouveau courage. Poursuivons nos interventions, expression de notre réalité comme mouvement, en joignant à nos analyses et critiques les raison profondes de notre attachement à ce qu’est devenu D&P. Là est aussi notre force, d’ordre moral et spirituel, puisée à l’évangile qui anime nos engagements. Dans ce qui arrive maintenant à l’Organisme, nous pouvons faire la différence entre l’écrasement de D&P et un nouvel élan. Nos représentants et représentantes seront forts d’abord de notre dynamisme.

● Ensuite au Conseil national et aux autres instances de représentation de D&P :

De grâce, ne cédez pas à l’intimidation ni aux «solutions» «one shot» qui obéissent davantage à des positions et intérêts à priori qu’à une fidélité aux situations réelles. Elles sont le fait d’évêques qui font fi de leurs confrères de la CÉCC, qui sont des partisans d’un gouvernement «autoritaire» de l’Église, et qui sont obsédés par deux ou trois questions valables auxquelles ils ont  cependant le tort de ramener tout l’enseignement de l’Église. Comment nous reconnaître en eux?

Que ce soit par l’introduction de la politique du nihil obstat ou autrement, de grâce, soyez  vigilants et ne  devenez pas les «fossoyeurs» de l’identité de Développement et Paix, fruit du travail de solidarité de tant de partenaires (dont les membres de l’Organisme) chez nous et au Sud, animés par l’Esprit «qui renouvelle la face de la terre»! Que cet Esprit vous habite tout au long de vos délibérations. Que malgré les pressions, il vous donne le courage d’une fidélité créatrice, seule capable de nous faire tous et toutes avancer.

À mon sens, nous sommes devant le risque que les membres du Comité permanent de la CÉCC de même que ceux du Comité de liaison de D&P cèdent aux pressions d’évêques de droite extrémistes, malgré leur position et conscience propres plus modérées, et déclenchent ainsi une débâcle aux conséquences incalculables.  L’histoire humaine a connu de grands malheurs en raison du manque de fermeté ou de la passivité de ceux et celles qui voyaient pourtant les choses autrement, en laissant faire les plus décidés et aux desseins différents…

À propos du Rapport Un moment de grâce (2010) en cours d’étude au Conseil national et qui sera considéré comme un document de discussion avec le Comité permanent de la CÉCC : si certains éléments du diagnostic paraissent toujours valables et pourraient contribuer aux négociations, je serais d’avis qu’un grand nombre sinon la majorité des recommandations soient reconsidérées, soit parce qu’elles sont dépassées par les événements de 2011, soient parce qu’elles sont non pertinentes ou encore inacceptables. S’en tenir à celles-ci pour les discussions avec la CÉCC ou encore les adopter au Conseil de novembre prochain serait, à mon sens, inapproprié, contradictoire avec le diagnostic de la situation,  et périlleux.

● Enfin, au Comité permanent de la CÉCC pour D&P et à la CÉCC elle-même :

Que ce soit directement ou par l’intermédiaire de son Comité permanent, la CÉCC doit, à mon avis, se retenir de la tentation d’agir selon une simple logique de puissance. La mise sur la défensive de Développement et Paix, combinée à une position des évêques qui ne se rabattrait que sur leur «autorité» ainsi que sur la menace d’un retrait de l’appui financier des Églises diocésaines, pourrait faire dérailler l’une des plus belles, des plus solides et des plus significatives réalisations de l’Église canadienne.

Comme en témoigne, au contraire, l’enseignement de saint Paul et tout le Nouveau Testament sur la sagesse et la folie, sur la force et la faiblesse, l’annonce de l’évangile suit une autre logique. L’Apocalypse ne dit pas autre chose : «J’ai ouvert devant toi une porte que nul ne peut fermer, et, disposant pourtant de peu de puissance, tu as gardé ma parole sans renier mon nom.» (Ap 3, 8, je souligne). Je crois foncièrement que Développement et Paix, à travers son travail de solidarité poursuivi contre vents et marées, a annoncé le Nom de ce Dieu «trinité», c’est-à-dire communauté ou solidarité [une vertu et un modèle d’humanité qui trouvent leur archétype dans «la vie intime de Dieu» Lui-même, selon Jean-Paul II (SRS, N˚ 40)], qu’il a agi comme  «image» de ce Dieu. Je n’ose imaginer qu’il soit renversé ou altéré par sa propre Église plutôt que par les forces d’anti-solidarité qui assaillent  le monde actuel.

 

            D’autre part, et je m’adresse ici spécifiquement à tous les évêques, à nos pasteurs : si vous voulez nous dire que vous vous êtes trompés et que vous nous avez trompés en nous engageant sur le chemin proposé par le Concile Vatican II puis par des encycliques sociales et, enfin, par vos propres messages sociaux depuis cette époque; si vous voulez nous dire que vous décidez maintenant de nous abandonner sur ce chemin, alors, vous ne pourriez vous exprimer plus clairement qu’en imposant à Développement et Paix la règle du nihil obstat à obtenir des évêques locaux du Sud concernant ses partenaires et ses programmes. Ce geste serait éloquent en ce sens. C’est ainsi que nous le comprendrions de même que toute la mouvance sociale catholique où Développement et Paix fait figure d’étendard sans pareil!

Michel Beaudin

Membre du Comité de théologie de Développement et Paix

15 septembre 2011


[1] Ce qui fut aussitôt fait dans le cas du PRODH.

[2] Les milieux ecclésiastiques, juridiques et politiques emploient parfois un équivalent, le mot placet qui signifie «il plaît» ou «il est jugé bon». Comme le nihil obstat, le mot placet indique une approbation, une autorisation.

[3] Ce document est discuté plus en détail dans un autre texte par le quatuor responsable du présent site Internet : Des enjeux de fond dans la crise à D&P. Je suis personnellement frappé par le contraste entre, d’une part, les propos relativement critiques du rapport face à LSN et face aux mesures auxquelles des éléments de la CÉCC voudraient soumettre D&P, et d’autre part, la teneur des très nombreuses recommandations qui inclinent plutôt à une soumission presque sans réserve vis-à-vis des volontés du Comité de la CÉCC.  Le statut de ce Rapport est aussi quelque peu imprécis. Il a été déposé et discuté à la réunion du Conseil national de novembre 2010. Il y a une acceptation en principe de son contenu sans que ses nombreuses recommandations soient alors adoptées. À la réunion de juin 2011, seule la recommandation N˚ 7 aurait été votée et il aurait été décidé d’en faire l’un des documents de discussion avec le Comité permanent de la CÉCC. Il s’agit donc d’un document de travail important qui est toujours actif. La recommandation N˚ 7 s’énonçait ainsi : «Mettre en œuvre immédiatement un protocole d’établissement de liens dans les pays où nous avons des partenaires et des projets; et maintenir des liens continus avec les évêques locaux individuels. Ces rapports pourraient assurer une liaison valable au niveau local qui serait utile à D&P et à la CECC; la CECC se dit prête à nous aider à établir ces contacts; il a également été proposé d’accorder plus de visibilité à cette relation avec les conférences épiscopales (p. ex., dans les rapports et les publications de D&P et sur notre site Internet).» Elle était suivie de la note suivante : « Nous NE croyons PAS que les conférences épiscopales ou des évêques individuels disposeraient d’un droit de veto, d’un « mécanisme d’approbation » ou d’un rôle de « revue externe » ou de « surveillance » de nos projets. La responsabilité doit se situer au sein de D&P qui est lui-même responsable envers la CECC, nos membres, nos donateurs et l’ACDI. Cela dit, on convient que les évêques du Sud peuvent constituer une précieuse source d’information locale et apporter une perspective unique sur les partenaires et les projets afin de transmettre toute préoccupation aux chargés de projet(sic).» (p. 7)

[4] Dont Caritas internationalis et ses 165 organisations-membres. D&P porte aussi le «chapeau» de Caritas-Canada.

[5]  Du nom de l’écrivain tchèque Kafka. Se dit des situations qui rappellent l’atmosphère oppressante ou enfermante des romans de Kafka.

[6] J’ai tenté, au nom du Comité de théologie,  d’exprimer le sens de ce parcours si remarquable dès novembre 2009 dans un texte intitulé : La trajectoire prophétique de Développement et Paix : une fleur ecclésiale poussée dans le champ toujours en germination de l’enseignement social de l’Église, 26 pages. Ce document est sensé avoir été placé sur le site Internet de D&P.

[7] Ainsi le diocèse d’Ottawa, si l’on en juge par la déclaration de la déléguée du Conseil de D&P de ce diocèse au Conseil national de juin 2011, menaçait de couper sa contribution à D&P si le PRODH était réintégré comme partenaire de l’Organisme. Pourtant, en se ravisant éventuellement à propos du PRODH, l’Archevêque d’Ottawa ne «perdrait pas la face, selon l’expression populaire, mais sortirait grandi  de cet épisode.  Par ailleurs, chez ces évêques qui exercent un chantage par le levier de la rétention des fonds destinés à D&P, on peut se demander ce qui les rend si insensibles aux avancées plus militantes de la coopération internationale et à ses enjeux pour les pauvres. Cela tiendrait-il à une conception de l’aide au développement et de la «charité» comme celle qui prévalait dans les années 1950, au moment de la première «décennie du développement» décrétée par l’ONU?

[8] Dans le cas du PRODH et du NMJD, par exemple, D&P n’a absolument pas suivi sa propre recommandation N˚ 3, mentionnée dans le Rapport «…Un moment de grâce» remis au Conseil national en novembre 2010. Il a échoué son propre test : «Articuler un processus de discernement qui est (sic : soit) équitable et respectueux de nos partenaires lorsqu’il se présente des questions préoccupantes et préparer une « stratégie de sortie » qui permette de mettre fin à un partenariat» (p.5; c’est moi qui souligne). Comment ne pas revenir sur cette exécution sommaire et tenter de réparer une telle injustice?

[9] Philippe Vaillancourt,  «Développement et Paix : Mgr. Champagne se questionne sur l’avenir» (http://www.radiovm.com/Proximo/Nouvelles.aspx?/=8998)

[10] LSN avait déjà suggéré que l’argent provenant des fidèles et destiné à D&P lui soit plutôt remis!

[11] Voir, par exemple, au sujet de cette évolution, le compte rendu du Rapport intitulé Le partenariat : outil de solidarité dans la lutte pour un développement intégral, et la réflexion sur celui-ci par le Conseil national de mars 1991 dans , Le partenariat : un outil de solidarité», Information, N˚ 74, mai 1991, p. 1.

[12] Et même si un partenaire de D&P avait fauté, qu’en est-il d’un pardon possible et d’une éventuelle correction de parcours? Le pardon aurait-il disparu de l’Église? Que serait le christianisme sans le pardon, ce grand «sacrement» de la gratuité divine? À moins que le pardon ne soit réservé qu’aux abus des seuls responsables ou hauts dignitaires dans l’Église, méritant, eux, d’être complaisamment «couverts» ou encore pour éviter tout «scandale»?

[13] Entrevue à Radio Ville-Marie publiée dans Proximo, 14 mai 2011. Lorsque l’Archevêque d’Ottawa, Mgr Prendergast, incite les membres, le personnel et les partenaires de D&P qui ne suivraient pas strictement l’enseignement de l’Église sur «la vie» à «s’en aller œuvrer ailleurs», je crois qu’il se trompe lourdement de cible. Il y a là une accusation injuste.  Par ailleurs, on reconnaît là la teneur sinon les termes de l’accusation de «relativisme moral», un argument-vedette de la droite religieuse chrétienne qui, confondant inquisition et évangélisation, mène une cabale ou croisade de «purification» au nom d’une prétendue «identité catholique» (Voir Jean-Claude Leclerc, «Les évêques tiennent à Développement et Paix. L’archevêque d’Ottawa incite les protestataires à partir», Le Devoir, 4 juillet 2011, un article faisant écho à une entrevue accordée précédemment par Mgr Prendergast au journal Canadian Catholic Times).

[14] C.i.V., N˚47.

[15] Le développement n’est pas d’abord une relation aux choses mais un rapport aux autres où viennent s’inscrire les biens et la recherche commune des conditions d’un accès pour tous et toutes à une vie dont Dieu rêve pour ses enfants (développement intégral).

[16] Cité à la page 6 du Rapport «…un moment de grâce».

[17] Voir à ce propos la pénétrante analyse de Vincent Cosmao, o.p., Changer le monde, une tâche pour l’Église, Paris, Cerf, 1981.

[18] Je connais certaines personnes qui, découragées par l’attitude de la CÉCC, ont déjà fait ce pas. Et une association comme le Fonds Solidarité Sud (FSS) vient de se retirer officiellement de D&P qu’elle soutenait en exclusivité.

3 réponses à “Nihil obstat: le pouvoir absolu d’interférence par Michel Beaudin

  1. Autriche, France, Amérique latine. Un Église invisible grouille de vie tandis qu’une Église visible croule de tout bord tout côté. La vraie Église est celle des Pierres Vivantes. Michel, tu es du clergé et tu en es aussi de ces pierres vivantes. Paix et Bien!

  2. Soutenons Développement et Paix

    Attention! Michel Beaudin n’est pas clerc même s’il est très clair dans ses propos. C’est un baptisé/laïc (non clerc…) marié et professeur retraité de théologie de l’Université de Montréal. Il ne fait pas partie du «système clérical» de pouvoir de l’Église. Par contre je trouve très juste de dire qu’il est, comme nous, une pierre vivante de l’Église. Gérard Laverdure

  3. Concernant l’enseignement social de l’Église, dans l’introduction du document appelé « Compendium de la doctrine sociale de l’Église catholique » et publié il y a moins de 10 ans, on commence évidemment par dire à qui s’adresse le document. Il s’adresse d’abord aux Évêques! C’est dire qu’il y en a au moins un certain nombre qui ont été nommés évêques pour des compétences toute autres que la pastorale sociale, l’engagement des fidèles laïcs dans le monde (pas seulement dans l’Église). Les Évêques d’ici et d’ailleurs auront-ils la sagesse sinon l’humilité de reconnaître que DP est un lieu d’apprentissage et de pratique de la bonne nouvelle (que le compendium essaie de traduire dans le langage contemporain du développement humain) autant pour eux que pour les membres, les employés, les partenaires et tous ceux qui participent d’une façon ou de l’autre à sa mission. Michel Beaudin vient de le faire brillamment et sans prétention. Le monde a besoin de témoins plus que de maîtres dit-on en parlant de nouvelle évangélisation. Merci pour cette réflexion-témoignage monsieur Beaudin.

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