«Nihil obstat» politique à La Paz, un exemple d’interférence malveillante

par Claude Lacaille, pmé

En janvier dernier, j’étais envoyé à La Paz en Bolivie avec une autre personne par le Comité de Solidarité/Trois-Rivières qui est partenaire avec Développement et Paix d’un projet d’éducation populaire avec 600 femmes autochtones des quartiers populaires de cette ville. Développement et Paix est un partenaire fidèle de cet organisme depuis des décennies et un ex-fonctionnaire qui a été l’un des premiers à arrimer ce partenariat me confiait que durant toutes les années qu’il a travaillé en Amérique latine, CEPROSI était l’un des plus beaux projets qu’il lui avait été donné de voir se réaliser.

Or cette année, lors de notre stage auprès de ces femmes, la directrice me montre un courriel qui venait d’arriver : « si vous ne m’envoyez pas une lettre d’un évêque bolivien d’ici samedi, nous serons dans l’obligation de mettre fin au financement de votre projet ». Cette femme est docteure en médecine et elle a consacré sa vie auprès des gens les plus délaissés; elle est catholique et fait des vœux dans la communauté religieuse de Loreto aux Etats-Unis comme membre affiliée.

Le courriel a créé une véritable panique parmi les gens de CEPROSI. Cela faisait déjà trois mois que Développement et Paix demandait une lettre de recommandation de l’évêque du lieu. De nombreuses communautés religieuses qui travaillent en Bolivie et connaissent cette organisation avaient donné un appui inconditionnel à l’excellent labeur réalisée, mais cela ne suffisait pas.

Le secrétaire de la Conférence épiscopale et auxiliaire de La Paz s’est fait fuyant et a opté pour la procrastination. Il était très occupé, devait voyager, promettait une lettre, puis oubliait. Plusieurs fois, et durant les dernières semaines de façon insistante, la directrice a été faire le pied de grue à la porte de la résidence de monseigneur, mais il reportait toujours à demain une entrevue et promettait de faire enquête sous peu. Il n’a jamais mis les pieds ni envoyé qui que ce soit visiter CEPROSI. Il n’avait aucune idée de ce projet.

Je suis témoin du grand respect et de l’ouverture de CEPROSI face à cet homme fuyant. Ils ont tout essayé. Finalement, il a reçu la directrice et lui a gentiment promis une lettre qui n’est d’ailleurs jamais venue. A la fin de la conversation, sur le pas de la porte, le chat est sorti du sac : « Vous autres, à CEPROSI, vous travaillez avec le gouvernement, n’est-ce pas? »

Il faut savoir que le gouvernement de Evo Morales est violemment attaqué par la bourgeoisie industrielle de l’Orient, par l’ambassade américaine qui voit ses intérêts pétroliers menacés et par la Conférence épiscopale qui n’a pas digéré que ce « communiste » ait inscrit la séparation de l’Église et de l’État dans la nouvelle constitution. La véritable raison, non confessable par monseigneur, est politique et n’a rien à voir avec la doctrine chrétienne. Les monseigneurs de Bolivie, de qui la CECC voudrait obtenir le nihil obstat, sont majoritairement des hommes réactionnaires qui s’opposent systématiquement aux mesures sociales progressistes soutenues par les femmes pauvres et violentés qui sont regroupées à CEPROSI. Ces femmes sont scandalisées de voir que leur Église les persécute pour vouloir améliorer leur sort et sortir de leur dépendance. Enfin, avec la visite d’un fonctionnaire de Développement et Paix, après des mois de vacillation, l’évêque a remis une lettre de trois ligne, abstraite et vague, comme quoi il n’avait pas d’objection au projet.

C’est la raison qui m’a poussé à mon retour de Bolivie en janvier dernier à dénoncer cette situation à tous nos évêques canadiens. On ne peut faire confiance à un épiscopat bolivien ou autre qui a été orienté depuis le pontificat de Jean-Paul II et sous Benoît XVI vers la restauration d’une chrétienté triomphante et la religion spectacle, un épiscopat majoritairement très conservateur et réactionnaire, pour juger des projets de développement. Si la CECC n’a pas le courage de se démarquer des directives du Vatican et impose ce nihil obstat épiscopal à Développement et Paix, mieux vaudra alors vivre notre solidarité avec les organisations non gouvernementales et non confessionnelles. Cela voudra dire que le Concile Vatican II est tabletté et que nous avons eu tort d’en suivre les directives, en commençant par nos évêques qui ont mis sur pied Développement et Paix. L’omertà n’a pas sa raison d’être dans l’Église de Jésus.

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2 réponses à “«Nihil obstat» politique à La Paz, un exemple d’interférence malveillante

  1. Comme membre de Développement et Paix, j’ai participé en janvier 2010 à un stage en Bolivie, avec 7 autres personnes du diocèse de Québec. Nous y avons rencontré plusieurs partenaires de D&P dont le CEPROSI. En plus des dirigeants et des animateurs, nous avons eu le bonheur de rencontrer des femmes qui participent aux activités de cet organisme. Je suis profondément choquée que ce partenaire de longue date don j’ai pu admirer le travail, se voit contraint d’obtenir une lettre de son évèque pour obtenir notre appui. Par conséquent, j’appuie totalement les propos de Claude Lacaille.
    Lise Gauvreau

  2. Je crains que ce ne soit qu’un début… si nous, membres de Développement et Paix, n’arrivons pas à contrer cette tendance, d’ici quelques mois nous ne reconnaîtrons plus notre organisation.

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