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Sauvons Développement et Paix

Je suis une des membres du quatuor qui lançait en avril dernier l’appel « Sauvons Développement et Paix », appel qui garde aujourd’hui plus que jamais son actualité.  Il me semble important, à ce moment-ci, de partager avec vous les motivations qui sous-tendent cet engagement controversé pour les uns et stimulant pour d’autres.  Je souhaite aussi montrer que ces motivations n’ont pas jailli en moi sans un effort de questionnement, de recherche, de discernement vécu avec d’autres personnes animées d’un même besoin de voir, juger, agir (on reconnaît la méthode des mouvements d’action catholique).  On n’a rien sans peine, comme dit l’adage. Enfin, je dégagerai certaines questions qui, me semble-t-il, demandent une réponse pour l’avenir de notre mouvement.

De l’indignation à la solidarité

Disons d’abord que ce qui se tramait à D&P depuis plus d’un an suite aux accusations gratuites de Life Site News et aux réactions de la CECC, touchait une fibre importante de mon être Lucille, soit l’indignation. Cette fibre s’est développée en moi après un long travail de forage.  Des années durant, une immense tristesse s’emparait de moi, lorsque l’on présentait, à la télé des situations de pauvreté, de violence, de guerre, d’exploitation, etc.  Je souffrais, j’avais mal, je me sentais écrasée, impuissante.  J’entends encore ma fille me dire : « Maman, arrête de souffrir ».  J’avais à passer de l’impuissance à l’action.

Un jour, un membre de D&P m’a invitée à une fin de semaine de formation.  Ce fut un choc.  Mes yeux s’ouvrirent, je commençai à comprendre les causes de ce qui me faisait si mal et à voir, qu’avec d’autres, que je pouvais m’impliquer dans des actions de changement social : c’était entrer dans un mouvement de résistance, cela au nom de la solidarité qui fait de nous, au Nord comme au Sud, des frères et des sœurs.  C’est d’ailleurs ce qu’exprime si bien l’énoncé de sa mission :

«Développement et Paix est l’organisme de solidarité internationale de l’Église catholique au Canada, fondé en 1967 par les évêques, les laïques et le clergé canadiens, dans le but de combattre la pauvreté dans les pays du Sud et de promouvoir une plus grande justice au plan international.  Son action s’inspire des valeurs évangéliques et plus particulièrement de « l’option préférentielle pour les pauvres ».

L’option préférentielle pour les pauvres

Comme laïque dans cette Église où est née D&P, j’ai senti le besoin d’approfondir ce que signifie l’affirmation non équivoque de « l’option préférentielle pour les pauvres », expression venue tout droit des théologiens de l’Amérique latine.  Ce « préférentiel » me questionnait, m’inquiétait même.  Grâce aux sessions de formation et à une attention particulière à la pratique de Jésus, j’ai peu à peu saisi le sens de cette option qui doit inspirer l’action de D&P. Les évangiles montrent clairement Jésus se faire proche des personnes qui vivent dans la misère extrême (Lc 19, 35-43), la détresse intérieure (Lc 6, 11-17), de celles qui sont en peine et accablées, y compris de celles de mauvaise réputation (Lc 4, 36), des prostituées (Lc 4, 4-12), des marginales (Lc 8, 26-38) et même de celles chargées de fautes (Lc 19, 1-13).  Il avait un regard neuf sur les personnes, libre de préjugés et ouvert sur l’essentiel, c’est-à-dire le besoin d’aimer et d’être aimées envers et contre tout et ainsi libérées de l’exclusion qui tue.

À quelle conversion individuelle et collective nous, aujourd’hui ses mains, ses pieds, son cœur, sommes appelés, si nous faisons nôtre cette option préférentielle pour les pauvres?  Cette découverte a activé ma motivation à m’impliquer dans D&P, devenu pour moi un lieu privilégié de conversion et d’humanisation.  Le fait de vivre ce besoin de conversion avec d’autres, tant au Nord qu’au Sud, donnait une profondeur, une consistance et un avenir à notre combat contre la pauvreté et les injustices dans notre monde.  C’est ainsi que peu à peu, je compris le sens de notre action qui consiste à

«appuyer des partenaires qui mettent de l’avant des alternatives aux structures sociales, politiques et économiques injustes qui affectent les populations pauvres ».

Comment imaginer de telles alternatives libératrices sans qu’elles soient dans la ligne des préoccupations et de l’agir du Nazaréen?  Préoccupations issues de situations concrètes d’oppression vécues par des personnes bien réelles…, agir inspiré par un amour inconditionnel, libre de la sécurité de la loi, des traditions non revisitées et de l’ordre social en place.  Préoccupations et agir qui aujourd’hui animent Développement et Paix et ses partenaires au Sud. Quant à moi, mon adhésion à D&P est rattachée à cette confiance réciproque et à l’espérance qu’ensemble nous pouvons « mettre le monde à l’envers », comme l’exprime si bien Albert Nolan?[1]

Responsabilité laïque

Jusqu’ici, j’ai dégagé à travers mon propre cheminement les motivations qui me lient si profondément à D&P.  Je voudrais maintenant montrer comment ce sont ces mêmes motivations qui m’ont poussée à plonger dans l’opération sauvetage de D&P tel que je l’ai toujours compris et aimé.

Quand je relis l’énoncé de mission de notre organisme, il est dit qu’il a été « fondé par les évêques, les laïques et le clergé ».  Ces trois instances, ensemble, se partagent la paternité.  Il n’est pas dit que les évêques seront les maîtres téléguidés par Rome et que les laïques ne seront que les exécutants sans une vraie place à la table où se prennent les décisions.  La prise d’une vraie et entière responsabilité demandée actuellement à D&P par les laïques ne doit pas être vue comme une prise de pouvoir unilatérale arrachée aux évêques, mais, selon l’intention originelle, comme la possibilité donnée aux laïques, habités eux aussi par le Souffle, d’exercer démocratiquement ce vivre ensemble.

Quand je lis et relis le rapport définitif du groupe de travail du conseil national 2010 intitulé Un moment de grâce (ENGLISH VERSION), j’ai plus mal au cœur que le goût de danser ma joie.  Pour moi, ce n’est pas une grâce mais une douche froide.  Quelle déception que cette réponse, suggérée par le groupe de travail, aux problèmes actuels vécus à    D&P.  L’attitude tatillonne qui est prônée s’apparente, à certains égards, selon moi, aux méthodes policières en cours dans certaines sociétés.

Contrôle de l’orthodoxie

Voici quelques-uns des verbes qui reviennent comme un «leitmotive» et donnent le ton au rapport : examiner minutieusement, surveiller, se doter de critères, renforcer, agir toujours avec l’accord de l’évêque local, déceler, exlger, publiciser, avoir un seul porte-parole autorisé… L’attitude défensive et «contrôlante» que ces verbes sous-tendent n’a rien à voir, selon moi, avec celle de Jésus surveillé de près lui aussi par les autorités religieuses de son temps (Mc 3,2), et poussé par ses disciples à empêcher d’autres personnes à agir en son nom (Lc 9, 49-50.

De plus, cette attitude brise le lien de confiance avec le personnel compétant des chargés de programme et avec nos partenaires déjà aux prises avec des contrôles exigeants soit de l’État soit de l’Église de leurs pays.  Elle déçoit un grand nombre de membres pour qui D&P n’était pas un organisme lié aux principes moraux de l’Église catholique, mais « aux droits des peuples au développement dans une perspective de solidarité » (Principes de base, orientation 1982).

 

À la lecture de ce rapport, je réalise que notre Église a de la difficulté à accepter d’être une présence humble, à la façon du levain dans la pâte, à laquelle Jésus de Nazareth invite les siens.  Cette solidarité humble, sans jugement sur les intentions des personnes, ne signifie pas que D&P soit d’accord mur à mur avec toutes les pratiques des organismes qui luttent contre le mal dans ce monde, mais le seul fait d’être là et d’indiquer dans le dialogue les autres voies possibles me semble un agir cohérent avec l’agir de Jésus, notre source d’inspiration.  Évidemment une pareille solidarité exige d’être libre de cœur et d’esprit.  Libre de ses peurs, de ses dogmes, de ses certitudes quand elles ne sont pas mises à l’épreuve d’une écoute positive et attentive de l’autre.

Le rapport à la femme

Je voudrais terminer avec un sujet qui me tient particulièrement à cœur : la relation conflictuelle de l’Église avec les femmes dans la marge, dont la moralité de leur situation est incompatible avec la morale catholique.  C’est quasi un sujet tabou dans l’Église et cela rend D&P suspect.  Il faut donc se protéger coûte que coûte.  L’amour préférentiel de Jésus pour les «impurs» de son temps suinte dans les quatre évangiles.  Il ne demande pas aux autres (pharisiens, docteurs de la loi, scribes) d’y voir.  Mais il est là au milieu d’eux, d’elles.  Il me semble que cette attitude de Jésus a quelque chose à voir avec l’exhortation de Paul aux Corinthiens :

« Ne portez donc pas de jugement prématuré.  Laissez venir le Seigneur, c’est lui qui éclairera les secrets des ténèbres et rendra manifestes les desseins des cœurs ».  1Cor 4,5

Est-ce possible qu’il n’y ait rien à faire concernant cette situation, si ce n’est de se retirer et de renvoyer dans la marge?  Un dialogue ouvert, axé sur un discernement plein de compassion et de miséricorde, ne serait-il pas dans la ligne de la mission de D&P?  Au nom de la solidarité avec mes sœurs opprimées et ostracisées, je souhaite ardemment que D&P puisse continuer de respecter les groupes du Sud qui cherchent des solutions humaines – donc évangéliques – en travaillant sur les causes et souvent sur le long terme; ce qui semble en train de changer actuellement. Le Vatican semble plus important que l’Évangile qui montre un Jésus plus à l’aise avec les pécheurs et les pécheresses, parce qu’il voit avec les yeux du cœur.  Et seul ce regard aimant peut remettre les gens debout et à sa suite (Mc 10l 46-52).

Nous sommes l’Église

Je suis née et j’ai grandi dans l’Église catholique.  Petite, elle m’a nourrie de lait;  devenue adulte, d’une nourriture solide (1Cor 3,2) que je continue à enrichir.  Maintenant, je souhaite prendre une part active à sa mission auprès des personnes mises au ban de la société et même d’une certaine frange de mon Église.  D&P est pour moi un lieu privilégié d’engagement solidaire.

Aussi, vouloir garder D&P tel que je l’ai toujours connu et aimé (24 ans déjà), poser des questions à mon Église, dont la CECC, cela ne devrait pas être perçu comme un geste de rébellion.  L’Église, c’est nous;  D&P, c’est nous aussi.  Et nous souhaitons tous et toutes de tout cœur un dialogue fraternel, ouvert, constructif, et un organisme de solidarité international où il fait bon vivre et travailler.

En toute solidarité,

Lucille Plourde

membre de Développement et Paix

août 2011


[1] Albert Nolan Suivre Jésus aujourd’hui,  Novalis 2009, page 88

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2 réponses à “Sauvons Développement et Paix

  1. René Lachapelle

    Je me sens en parfaite solidarité avec cet appel à préserver le caractère fondamental de Développement et Paix: un outil efficace pour concrétiser une contribution à l’avènement du Royaume en soutenant des partenaires du Sud. Il ne faut pas revenir à la posture d’avant Vatican II devant les peines et les joies du monde. Nous devons être capable de nous salir les mains pour qu’un autre monde soit possible plutôt que de juger.

    Solidairement,

    René Lachapelle

  2. Oui, Jésus a accompagné les pécheurs, mais toujours dans le but de les conduire à la sainteté. « Va et ne pèche plus ». Vous semblez avoir oublié ce point critique. Il ne nous veut pas pècheurs pour l’éternité. Il veut que nous grandissions. Vous prônez plutôt de s’unir aux actions pècheresses de promotion de la culture de la mort. Dans votre évangile, il semble que c’est Jésus qui doit devenir pécheur plutôt que de voir les pécheurs devenir comme Jésus.

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