Le Réseau culture et foi défend DP lui aussi

Dans une lettre à Mgr François Lapierre, qui a pris la défense de Développement et Paix, le réseau Culture et foi réitère son appui à Développement et paix. Le Réseau rejette les accusations voulant que Développement et paix fait, par l’entremise de ses partenaires, la promotion de l’avortement. Entre autres nuances, il écrit :

Il ne suffit pas, pour prévenir l’avortement, d’organiser des marches ou des ralliements pro-vie et de planter partout des bannières pro-vie. La promotion de la dignité, de l’égalité et du respect des personnes de même que l’engagement des chrétiens pour la justice sociale font aussi partie intégrante de l’enseignement de l’Église que le respect de la vie humaine.

Nous reproduisons la lettre en entier ci-dessous

LETTRE DU RÉSEAU CULTURE ET FOI À MGR FRANÇOIS LAPIERRE

 

Le 30 mai 2011

Cher Monseigneur,

Le Réseau Culture et Foi tient à vous féliciter d’avoir pris la défense de l’organisation catholique Développement et Paix qui, au cours des dernières semaines, a été bien malmenée par plusieurs évêques. Nous ne voulons pas sous-estimer l’importance de votre déclaration courageuse, mais une déclaration par le président de la C.E.C.C., Mgr Pierre Morissette, aurait eu plus d’impact. Nous avions d’ailleurs adressé une lettre à celui-ci, mais sa réponse nous a fort déçus. Il nous apprend que Mgr Prendergast, de concert  avec (?) le directeur général de Développement et Paix, M. Michael Casey, a annulé les conférences du P. Arriaga «pour éviter que la controverse ne détourne l’attention du programme du Carême de partage». Une telle raison ne s’invente pas. Au lieu de contredire Mgr Prendergast ou de le blâmer pour son geste irresponsable, Mgr Morissette nous demande presque de le féliciter pour son geste courageux qui a sauvé Développement et Paix du désastre! Est-ce qu’on nous prend pour des valises? A qui fera-t-on croire que l’archevêque d’Ottawa a agi dans le meilleur intérêt de Développement et Paix? C’est plutôt lui qui a suscité la controverse en annulant les conférences du P. Arriaga. Et, en droit, on ne peut invoquer, pour sa défense, sa propre turpitude.

A cette première surprise, votre collègue, Mgr Martin Currie, archevêque de Saint-Jean à Terre-Neuve, allait en ajouter une autre. Cet homme a été, avec vous, membre du Comité qui est allé au Mexique pour y vérifier les allégations voulant que l’organisme catholique canadien Développement et Paix avait appuyé des groupes pro-avortement. Il aurait donc dû être également l’auteur du rapport que vous avez rédigé avec Mgr Mario Paquette, à votre retour du Mexique., mais il a n’a pu participer à sa rédaction. Ce rapport lui a sans doute été soumis pour qu’il l’approuve et le signe (ou le fasse modifier s’il n’était pas d’accord avec les deux personnes qui l’ont rédigé). A notre grand étonnement, il a plutôt déclaré que le rapport avait été écrit par des membres du personnel de Développement et Paix. Un tel geste n’est pas de nature à accroître la crédibilité des évêques dans cette affaire. Les pauvres laïcs que nous sommes ont bien du mal à s’y retrouver dans toutes les explications et contradictions qui nous sont offertes. On est ici dans le royaume des entourloupettes. Néanmoins, selon ce que nos membres ont compris, votre rapport exonérait Développement et Paix tout en reconnaissant que certains partenaires de l’organisme avaient pu commettre des «imprudences».

Dans toute cette affaire, nous déplorons qu’on accorde autant d’importance à l’avortement, comme si l’opposition à l’avortement était devenue la valeur centrale de notre foi. Comprenez-nous bien, nous sommes opposés à l’avortement, mais si tous les engagements et les réalisations d’un organisme comme Développement et Paix doivent être jugés et évalués selon le degré d’opposition à l’avortement jugé acceptable par nos évêques, aussi bien fermer Développement et Paix tout de suite «pour éviter que la controverse ne détourne l’attention du programme du Carême de partage».

Il nous semble pratiquement impossible que Développement et Paix ait pu appuyer des groupes pro-avortement. Est-ce ignorance ou naïveté de notre part, mais nous ne connaissons aucune personne ni aucune organisation qui fait la promotion de l’avortement. Ce que nous savons, c’est que des personnes et de nombreux organismes militent en faveur du droit à l’avortement pour les femmes. Affirmer le droit à l’avortement pour les femmes, ce n’est pas promouvoir l’avortement. Quand une femme se fait avorter, nous sommes certains qu’elle ne le fait pas avec joie. Elle a plutôt le sentiment que les problèmes auxquels elle fait face sont si importants qu’elle ne voit pas d’autre solution que l’avortement. Pour elle, c’est un échec qui la marquera pour toute sa vie.

Ce qui nous étonne quand nous rencontrons ou entendons des pourfendeurs de l’avortement et des défenseurs du droit à la vie, c’est que l’avortement est traité comme un concept épouvantable et malfaisant situé loin de personnes réelles et vivantes, et qu’on ne se préoccupe guère des personnes humaines que sont ces femmes dont les conditions de vie misérables incluant parfois la violence les conduisent à l’avortement comme seule solution possible. Nous vous savons gré d’avoir dit que les femmes dont on parle au Mexique vivent dans des conditions inacceptables, et d’avoir ajouté que les partenaires mexicains (de Développement et Paix) rencontrés « avaient une grande préoccupation pour prévenir l’avortement».

Si la Conférence des évêques catholiques du Canada avait accordé un peu de crédibilité au rapport de votre comité d’enquête, Mgr Terrence Prendergast n’aurait pas empêché  le P. Luis Arriaga, s.j., de prononcer des conférences dans le diocèse d’Ottawa. D’ailleurs, sur quoi Mgr Prendergast a-t-il fondé sa décision? Certainement pas sur les propos du P. Arriaga, puisqu’il n’a donné aucune conférence dans le diocèse d’Ottawa. Alors, sur une dénonciation peut-être de quelqu’un qui a rapporté à son évêque des propos qu’il avait entendus nous ne savons où? On s’en est donc remis au témoignage d’une personne qui avait vu quelqu’un qui avait aperçu un ours. Est-ce une nouvelle forme de gouvernance adoptée par les évêques canadiens?

Un prêtre jésuite qui dirige un Centre mexicain pour la défense des droits humains (PRODH) est-il à ce point dangereux qu’il pourrait corrompre un auditoire de catholiques adultes? A-t-on vraiment craint qu’il fasse ici la promotion de l’avortement? Votre Comité n’est pas seul à le défendre. Les supérieurs provinciaux des jésuites du Canada français, du Canada anglais et du Mexique viennent de déclarer conjointement qu’ils appuient «l’intégrité du travail» réalisé par le Centre Miguel Pro (Centre ProDH) et de son directeur, le P. Luis Arriaga, jésuite. Pour eux, ce centre mexicain est «porteur de l’enseignement social de l’Église catholique». Nous espérons que nos évêques prendront bonne note de ce message d’appui.

Il ne suffit pas, pour prévenir l’avortement, d’organiser des marches ou des ralliements pro-vie et de planter partout des bannières pro-vie. La promotion de la dignité, de l’égalité et du respect des personnes de même que l’engagement des chrétiens pour la justice sociale font aussi partie intégrante de l’enseignement de l’Église que le respect de la vie humaine.

Jusqu’’à preuve du contraire, nous avons l’impression que des évêques canadiens veulent tuer Développement et Paix. C’est du moins l’impression qu’ils donnent quand ils multiplient les obstacles sur la voie de cet organisme. Les mesures annoncées récemment en sont une bonne illustration.

D’une part, on oblige l’organisme à rompre ses liens avec le Centre mexicain pour la défense des droits humains, malgré les éloges qu’en font les supérieurs de trois provinces jésuites. Ce Centre est-il à ce point impur et indigne que Développement et Paix ne peut plus en aucune façon travailler avec lui? Est-ce pour faire plaisir aux mouvements pro-vie qu’on a adopté cette mesure? Avec toutes les conditions qu’on impose à Développement et Paix pour que l’organisme puisse poursuivre son travail, celui-ci va bientôt manquer de partenaires. Selon un beau mot de Péguy, «le plus infime des pécheurs peut faire avorter une espérance de Dieu».

D’autre part, les évêques canadiens exigent de Développement et Paix qu’on demande aux évêques locaux du Sud de conseiller Développement et Paix sur ses projets dans leur diocèse. C’est non seulement un droit pour l’évêque du lieu d’être consulté, nous dit-on, mais c’est aussi une question de courtoisie. Pour nous, c’est non seulement un excès de bureaucratie, mais un excès de cléricalisme. Veut-on obliger Développement et Paix à se limiter à des projets concernant la doctrine de l’Église catholique? Dans les projets de développement touchant le développement d’infrastructures, de programmes d’agriculture, d’alimentation ou de fourniture d’eau potable pour des populations de pays en développement, on se demande quel rôle les évêques peuvent jouer là-dedans. Ce qui est plus important que la courtoisie, c’est le souci de l’efficacité. L’organisation Développement et Paix devra-t-elle travailler seulement avec des partenaires catholiques pour pouvoir bénéficier de l’encadrement d’un évêque catholique? Il est vrai que certains projets de Développement et Paix ont été suscités par l’Église catholique et jouissent de son appui. Par ailleurs, il est évident pour nous que d’autres ne pourraient naître ou survivre si leur travail dépendait d’une décision de l’évêque local. Enfin, les programmes d’entraide de Développement et Paix ont-ils comme objectif de servir et de promouvoir l’enseignement de l’Église? Qui trop embrasse mal étreint.

Nous déplorons vivement que, dans l’ecclésiologie de nos évêques, on oublie le peuple de Dieu et on mette tout en œuvre pour que les évêques soient les seules personnes autorisées à prendre des décisions, comme si nos évêques étaient les seuls propriétaires de l’Église. Nos évêques sont en train de nous ramener à l’époque du premier concile du Vatican. Il semble que les laïcs dans notre Église doivent être mis en tutelle pour que l’honneur de l’Église soit sauf. Les laïcs n’ont pas seulement  droit à la courtoisie de la part de nos évêques, ils ont aussi des droits, ils sont l’Église. Nous invitons nos évêques à relire attentivement la constitution dogmatique Lumen Gentium de Vatican II. Ils y verront que l’Esprit n’habite pas et n’inspire pas seulement les évêques, mais aussi les pauvres fidèles que nous sommes. Le conseil national est la plus haute instance décisionnelle de Développement et Paix; il est composé de membres bénévoles provenant de chacune des provinces canadiennes, et de deux représentants de la Conférence des évêques catholiques du Canada , mais il semble avoir bien peu d’autorité, car il est totalement absent de tous les débats entourant l’organisme. Le pouvoir semble exclusivement aux mains de la Conférence des évêques catholiques du Canada et du Comité permanent de quatre évêques qu’elle nomme.

Nous nous demandons pourquoi, dans le Comité permanent de Développement et Paix, il n’y a que des évêques (au nombre de quatre). Il doit sûrement exister des laïcs compétents qui pourraient aider les évêques et leur apporter un éclairage différent, en tout cas moins ecclésiastique, qui leur serait fort utile. Ce serait, à notre avis, bénéfique pour un organisme confessionnel de solidarité internationale qui compte quelque 12 000 membres au Canada et reçoit l’appui de dizaines de milliers de donateurs qui lui permettent de soutenir quelque 200 groupes partenaires dans une trentaine de pays. Certains de ces projets ont été suscités par l’Église catholique et jouissent de son appui. Mais d’autres ne pourraient naître ou survivre si leur travail dépendait d’une décision de l’évêque local.

En conclusion, les évêques d’aujourd’hui ne doivent pas oublier que leurs prédécesseurs, lorsqu’ils ont créé Développement et Paix en 1967, dans la foulée du concile Vatican II, l’ont fait pour lutter contre la pauvreté et les injustices sociales en partenariat avec des organisations populaires reconnues des pays du sud, et que son objectif a toujours été de s’attaquer aux causes structurelles de l’appauvrissement plutôt que d’éponger indéfiniment les conséquences désastreuses des exclusions économiques et sociales.

Nous nous sentons personnellement attaqués et méprisés, comme laïcs, lorsque nos évêques s’en prennent à un organisme qu’ils ont eux-mêmes créé et confié à un groupe de laïcs, et qu’ils demandent aux catholiques canadiens de soutenir de leurs deniers.

Notre franchise vous déplaira peut-être, mais nous tenions à vous dire que nous vous encourageons à tout faire pour sauver de la mort Développement et Paix, et nous vous assurons de notre appui le plus complet.

Veuillez agréer, cher Monseigneur Lapierre, l’expression de nos sentiments distingués.
Réjean Plamondon
pour le Réseau Culture et Foi


C.C. :

Mgr Pierre Morissette, évêque de Saint-Jérôme, président de la C.E.C.C. ;

Mgr Terrence Prendergast, archevêque d’Ottawa ;

Mgr Martin W. Currie, archevêque de St. John’s ;

Mgr Claude Champagne, représentant de la C.E.C.C. au Conseil national de Développement et Paix ;

Mgr Richard Grecco, représentant de la CECC au Conseil national de Développement et Paix ;

M. Michaël Casey, directeur général de Développement et Paix.

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s